NO PASARAN
LES ANTIFASCISTES RADICAUX DANS LE MOUVEMENT SOCIAL

Les mutins
de l'an 1998-99

Aujourd'hui la crise sociale se crispe
autour de la question de la précarité:
précarité de l'emploi, de la santé,
du logement, du séjour,
des conditions de vie en somme.

Une grande partie de la population connaît un quotidien d'inquiétude, de morosité et surtout d'incertitude de l'avenir sur lequel peuvent prendre appui les réflexes racistes et sécuritaires. La problématique antifasciste, telle que la posent les militants du Réseau No Pasaran, est de participer à l'élaboration de réponses alternatives à la démagogie de l'extrême-droite et à la cynique gestion de l'État.

La lutte des chômeurs et précaires s'inscrit au travers de ses revendications dans une offensive sociale vers la réappropriation et le partage des richesses dans notre société industrialisée. Sous ses différentes formes (Marches européennes, mouvements "d'hiver", actions, occupations, publications...), elle place les responsabilités de la précarité et de l'apartheid social sur les logiques économiques néo-libérales, sur la loi du profit et les mesures d'accompagnement du capitalisme par les politiques d'État. L'exigence d'un revenu garanti et de la gratuité d'un certain nombre de services, l'accès direct à la satisfaction des besoins sont autant d'ébauches de perspectives en rupture avec la société marchande, en rupture avec la régression sociale, donc en rupture avec la fascisation des esprits et des lois.

Le mouvement des chômeurs et des précaires instigue des questionnements essentiels sur le Travail, sa valeur et sa place : placé jusqu'alors au centre de la société, représentant, tant pour les entrepreneurs que pour les salariés (syndicalistes ou pas) le facteur de croissance et d'intégration, la valeur Travail est entrée en crise avec l'avènement d'un chômage de masse à caractère structurel et durable. Le vieux monde est perdu, sauf les patrons qui s'enrichissent grâce aux revenus du Capital, et cette perte de repères, qui se répercute à la fois sur les individus et sur le mouvement social favorise encore la résonnance des solutions populistes et xénophobes.

Le "pari" de ces dernières années et de celles à venir est d'impulser une dynamique revendicative, culturelle et idéologique imaginative, audacieuse et radicalement alternative. Ce afin de jeter les bases d'autres futurs possibles que la domination et l'aliénation de nos droits. Pour cela, il nous faut connaître et maîtriser nos conditions d'existence, prendre nos affaires en main. Tel est le sens de nos engagements, au-delà de nos situations personnelles.

LE REVENU GARANTI

DÉCONNECTER LES CONDITIONS D'EXISTENCE DE L'EMPLOI

C'est une revendication que l'on avait déjà vu apparaître dans les années 80, notamment autour des premiers mouvements de chômeurs et autour de la revue CASH.

Elle est l'élément marquant de la vague d'occupation de l'hiver dernier. On la voit nettement apparaître lorsque AC ! réclame une augmentation de 1.500 ff des minima sociaux, ou lorsque la CGT suit en portant le niveau d'un revenu décent avec ou sans-emploi à 80% du SMIC (SMIC-CGT bien-sûr, soit 80% de 8.500 ff bruts). Évidemment, le contenu de cette demande est souvent flou dans ses justifications et s'accompagne souvent d'un refrain "travailliste", affirmant que la revendication principale reste un emploi pour tous. Rompre avec cette logique historique de l'intégration sociale par le Travail n'est pas chose simple et la crainte d'être traités de brigands par les salariés ou de démagogues ont amené nombre d'individus au sein de ces structures à mener une réflexion plus avant. Parce que le revenu garanti pour tous et toutes est tout sauf un projet farfelu.

Depuis la fin des années 70, nos sociétés connaissent une déréglementation continue du contrat de travail et la précarité de l'em...........

ploi est devenue une norme réelle pour une grande partie de la population active. Plus que des chômeurs, la plupart d'entre nous sont des précaires qui connaissent des périodes d'emploi, puis de non-emploi. Les salariés en CDI vivent eux-même souvent dans la peur des dégraissages et des licenciements. L'individu précaire est d'ailleurs parfaitement intégré dans le système productif puisqu'y compris lorsqu'il n'est pas employé, son cas sert aux dirigeants économiques à faire pression sur les salaires et sur la productivité. Le capitalisme moderne souhaite disposer d'une main d'œuvre flexible, docile et disponible. Que reste-t-il aux précaires ? Certainement pas la possibilité de faire de grands projets, ni celle de refuser les jobs les plus stupides et inutiles. Dans ce cadre-là, l'exigence d'un revenu garanti déconnecté de l'emploi dépasse le refus de la misère pour dire que nous souhaitons avoir le contrôle de nos vie et ne plus être pieds et poings liés aux décisions et propositions des patrons.

Cela signifie que dans une société qui produit tant de richesses, c'est la redistribution de celles-ci qui est en jeu. Comment faire pour que la sur-valeur dégagée par les entreprises revienne aux travailleurs (chômant ou en activité) ? Il est clair que si la société dispensait à ses membres un revenu garanti, les exploiteurs auraient du mal à trouver de la chair à usine sous-payée et dans n'importe quelles conditions de travail.

De même, l'existence d'un revenu garanti peut permettre à un salarié de décider de quitter son emploi s'il ne le satisfait pas (dans son fond et/ou dans sa forme). Il ne vit plus dans la hantise de la "galère" du chômage que lui sert la télé tous les soirs à 20h. Aussi, il peut affirmer concrètement son opinion sur l'utilité sociale ou non d'un emploi, d'une industrie ou d'un service. Pouvoir choisir son emploi, c'est aussi pouvoir changer de métier lorsqu'on le désire. L'accès à la formation gratuite et rémunérée constitue également un axe de lutte quand on voit comment les gouvernements ont attaqué successivement le montant des AFR, et quand on connaît les difficultés d'accéder au Congé Individuel de Formation.

C'est pourquoi le revenu garanti doit être compris comme une revendication unificatrice du monde du travail. Elle dépasse le "lobby" des travailleurs précaires et des sans-revenus pour devenir un réel renversement de la flexibilité au profit des travailleurs et plus au profit du Capital. Dans le même esprit, les luttes pour la réduction du temps de travail (RTT), qui sont positives et doivent continuer à tirer vers le bas la durée du labeur, prouvent qu'il va bien falloir construire une économie où le revenu perçu n'est plus en rapport direct avec le travail fourni. D'autant plus que les 35h hebdomadaires, si elles sont obtenues, n'infléchiront que très peu le taux de chômage. Il faudra aller bien au-delà. Si la RTT est massive et couplée au revenu garanti, alors on pourra parler de partage du travail. Sinon, nous irons vers toujours plus de flexibilité, de précarité.
 
 

LA GRATUITÉ

UN COMBAT DE CLASSE
VERS DE NOUVEAUX RAPPORTS SOCIAUX

Le mouvement des chômeurs et précaires est riche en actions revendiquant la gratuité de certains biens et services. Actions en direction d'EDF-GDF pour réclamer la fin des coupures (c'est-à-dire que si on ne peut pas payer, l'accès à l'électricité et au gaz doit être assuré) ; actions Transports Gratuits Voyageurs (réquisition de trains pour les déplacements massifs, refus de payer les billets -carte AC !) ; opérations "caddies" au cours desquels les précaires envahissent les grandes surfaces pour se réappropier des biens de consommations fondamentaux auxquels ils ne peuvent avoir accès ; mais aussi les actions contre la taxe d'habitation qui sont des ébauches de demandes de logements gratuits qui pourraient être financés par la taxe payée par les riches ; etc. On le voit bien dans ces exemples, les chômeurs et précaires souhaitent poser la question suivante : est-ce que l'accès au voyage, au logement décent, à une nourriture saine, à la culture, aux énergies, à la santé, etc. doit rester le "privilège" de ceux qui possèdent les moyens de se le payer, ou est-ce qu'il s'agit d'imposer un accès égalitaire, pour toutes et tous ?

Bien sûr, les revendications telles qu'elles sont souvent portées par les précaires font référence à l'urgence et obtiennent donc des réponses partielles, au coup par coup. Mais il se dessine, derrière ces pratiques de réappropriation momentanée, une volonté de dénoncer la société marchande, du moins son fonctionnement qui conduit à la mise en place de l'apartheid social, avec ses différentes catégories de population aux droits plus ou moins larges.

La force de la société actuelle et de ses valeurs dominantes est de réussir à culpabiliser le chômeur qui ose réclamer plus que l'aumône. Aussi, l'exercice qui consiste à réclamer non seulement un revenu garanti déconnecté de l'emploi, mais aussi la gratuité de services et biens qui contribuent à l'épanouissement des individus, et bien cet exercice-là se heurte régulièrement à une incompréhension forte de la part de nombre de précaires en lutte, qui y voient des exagérations. Pourtant, tous et toutes parlent de dignité, de dignité retrouvée par le mouvement, et, cependant, restent enfermés dans une vision caritative de la répartition des richesses, dans le rôle humanitaire de l'État. Il faut dire qu'il n'est pas évident de sortir de la docilité pour des travailleurs précaires habitués à courber l'échine. Ce qui semble "propre" avant tout, c'est de réclamer un emploi afin de gagner "honnêtement" sa part du gâteau. Mais, chers camarades, ce ne sont pas nous, précaires, les brigands. Les brigands sont ceux qui utilisent notre précarité et notre fragilité pour perpétuer un système économique où la satisfaction de nos besoins est devenue un privilège à arracher en s'intégrant au salariat dégueulasse du patronat. Exiger la gratuité, c'est combattre, chômeurs et travailleurs salariés côte à côte, une société de classe au sein de laquelle les richesses sont redistribuées avec parcimonie aux plus serviles d'entre nous.

Exiger la gratuité, c'est exprimer l'idée que nous souhaitons que nos conditions d'existence ne soient pas liées aux logiques marchandes et aux impératifs de rentabilité. C'est maintenant qu'on veut vivre ! La gratuité, c'est casser les rapports de domination, c'est à terme remettre en cause la marche globale de l'économie. Car la tendance du moment est au contraire à la privatisation des services publics, et donc à leur accès encore plus inégalitaire. Eliminer le facteur rentabilité/compétitivité, c'est, comme pour le revenu garanti, organiser l'économie au service de la société, de l'humain, et non l'inverse.

Enfin, moins le fric en général sera un enjeu, plus les échanges et les rapports sociaux seront assainis...

L'accès à un revenu garanti, réorganiser la société autour des emplois et activités socialement utiles, satisfaire nos besoins, voilà les bases préalables d'une société émancipée.

Nous devons renverser le problème posé par la précarité en notre faveur. S'offrir une société où la durée de travail est fortement réduite mais où les possibilités de choix d'existence sont maximisées, voilà une option alternative et antagoniste. De tels revirements ne s'imposeront que si un rapport de force conséquent est construit face aux décideurs politiques et économiques. Ce rapport de force, il faut le développer, l'élargir en argumentant au mieux nos revendications. Car le mouvement des chômeurs et précaires s'adresse à tous et toutes, travailleurs salariés, travailleurs sous contrat précaire, sans-revenus, etc. Ces propositions et d'autres doivent provoquer des débats et des convergences, notamment avec le monde syndical.

Pour finir, il est important de souligner la dimension européenne des revendications explicitées dans ce texte, puisque des luttes sur des bases similaires ont été mises en place dans différents pays, comme l'État espagnol, l'Italie, etc. De plus, elles sont à mettre en perspective avec les Marches Européennes contre le chômage dont le prochain acte sera une grande manifestation internationale à Cologne en juin 1999. De toute façon, la question de la réappropriation et de la redistribution des richesses éclate le cadre national et se pose évidemment au niveau mondial.
 

Réseau No Pasaran ! antifasciste et radical reflex@ecn.org

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