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Alternative Libertaire
le journal écrit par ses lecteurs

Le pays
qui a mal aux dents

Richard Olivier a une allergie viscérale
à toute forme de domination et à toute somation.

Dans ce pays du non-dit, du non écrit, dans ce pays du verbe gris, dans ce pays de consommateurs d'analgésiques et où les Marches blanches n'ont lieu que le dimanche (le samedi c'est jour des courses et le vendredi, jour de lessive), dans ce pays où les clochers des églises sont devenus des relais pour GSM, dans ce pays aux mille et un terrains de foot, que peut le fou inconscient et stupide qui se risquerait à formuler haut et fort quoi que ce fût à propos de qui que ce fût ?

Taratata par exemple que Le clan des Schtroumfs bleus est une formation politique qui a besoin du vote des Schtroumfs pauvres pour permettre aux Schtroumfs riches de pouvoir continuer à les exploiter démocratiquement. Leurs élus veulent le beurre et l'argent du beurre et pour arriver à leurs fins , ils sont prêts à fournir la margarine sociale.

Faut être complètement zinzin pour écrire un truc pareil, alors que personne ne vous le demande, alors que vous n'avez pas gagné au Lotto, alors que votre papa n'est pas armateur, alors que vous n'êtes pas pensionné, alors que vous n'êtes pas parti vivre aux Marquises, alors que vous n'êtes même pas franc-maçon, alors... que vous êtes cinéaste et, qu'un cinéaste, pour tourner ses films, il a besoin d'être copain-copine avec la terre entière.

Mais embrayons...

Afin d'être équitable, et cette fois à propos des gens à la rose, j'ajouterais que leurs dirigeants se baladent avec dans une poche le texte tout chiffonné de la Charte de Quaregnon (ndlr : texte fondateur du Parti Socialiste) et dans l'autre la carte du Diners Club.

Mais ceux-ci ont encore de beaux jours devant eux car, en dépit de ce qu'on appelle d'un euphémisme "les affaires", ils peuvent se reposer sur une clientèle fidèle d'électeurs préoccupés surtout de préserver leurs acquis sociaux gagnés de haute lutte à une époque où les camarades d'Émile Vandervelde vivaient plus de rossées que de rosée.

Et voilà, c'est fait. je me suis trucidé. je suis devenu infréquentable.

Dorénavant, lorsque je marcherai dans la rue, même les chiens m'éviteront et feindront de m'ignorer, ou alors ils me pisseront dessus. Non, il ne me faudra pas pleurnicher si le futur s'annonce pour moi sans avenir car, en Belgique, il suffit de trois ou quatre coups de fil bien ciblés pour faire d'un cinéaste vivant, un cinéaste mort-vivant. Notez que mort, on a tout intérêt à l'être.

En effet, ne dit-on pas qu'en Belgique On ne vous aime vraiment que mort ?

Certains chercheront à savoir pourquoi ?

Mais tout simplement parce qu'une fois inhumé, on peut enfin vous exhumer.

Logique, non ?

On peut jouer au médecin légiste avec l'œuvre d'un auteur décédé, l'analyser, la refaçonner avec le savoir-faire d'un taxidermiste et terminer par la naturaliser, avant que de l'entreposer dans le Grand Bazar du Patrimoine Culturel National.

Vivant, vous n'étiez qu'un faiseur d'histoires ; mort vous faites partie de l'histoire.

Il n'en est pour preuve qu'en Belgique on n'aime les auteurs-compositeurs que dessinés sur les billets de banque.

Édités par la Banque Nationale, on les aime alors à la folie et tout le monde est prêt à vendre veaux-vaches-cochons pour posséder un maximum de portraits de James Ensor (1860-1949) à cent francs, d'Adolphe Sax (1814-1894) à deux cents francs, de Constantin Meunier (1831-1905) à cinq cents francs et de Constant Permeke (1886-1 952) à mille francs...

À partir de dix mille francs, c'est plus cher, l'accès y est rendu plus difficile , il faut au moins avoir été sacrés reine et roi des Belges pour y avoir droit.

En résumé : vivant, vous êtes dans l'annuaire, mort, vous êtes dans le dictionnaire.

Faut donc pas s'étonner si les artistes s'auto-persuadent qu'une fois morts ils seront enfin vivants.

Donc une fois disparus, alors, et alors seulement, leurs œuvres suspendues aux cimaises des Musées, leurs livres classés dans les bibliothèques, leurs films entreposés dans des Fondations, nos auteurs seront devenus fréquentables.

On pourra sans crainte en parler dans les dîners et mentionner le souvenir de tous ces déviants, de tous ces asociaux, de tous ces caractériels, de tous ces inclassables, de tous ces empêcheurs d'écouter La Brabançonne en ron-ron, sans qu'ils soient là pour pincer les fesses de la maîtresse de maison, sans risquer qu'ils se mettent à éructer entre les plats, ou pire encore, qu'ils piquent l'argenterie et pètent au dessert.

Alors, on parlera d'eux à la télé, sauf toutefois si, par malheur, ce jour-là un élu flamand en virée électorale dans les Fourons ne s'électrocute les valseuses en cherchant à enjamber les barbelés électrifiés d'une prairie appartenant à José Happart et sous les yeux ébahis de quelques paisibles bovidés atterrés devant tant d'inconvenance et d'indignité. Dans un tel cas de figure, il ne faudra pas s'étonner que la nouvelle de votre trépas passe au bleu, car l'information télévisuelle a ses priorités, et la mort d'un saltimbanque au pays du chicon et de la petite reine ne fait pas le poids face aux exigences d'une brûlante actualité régionale régionaliste.

Ce n'est pas parce que j'oublie
que je ne me rappelle plus

À présent que je me suis échauffé la bile je m'en vais vous raconter une histoire. Une histoire belge bien entendu.

Une histoire qui m'est arrivée et avec laquelle j'imagine à tort ou à raison pouvoir vous intéresser.

C'est l'histoire d'un documentaire que j'ai réalisé et qui s'intitule Marchienne de vie.

"Beau titre", me direz-vous, je trouve aussi.

Ce film, je l'ai co-produit avec l'aide du Ministère de la Culture de la Communauté française, du Service Enquêtes et reportages de la RTBF et de Wallonie Image Production.

(Ça semble facile à dire après coup, mais bien entendu ce ne le fut pas vous devez vous en douter).

En Belgique
il faut une grue pour soulever un œuf

Un jour donc je me suis mis à écrire sous le coup de l'inspiration le texte introductif de Marchienne de vie.

Je ne sais pas et je ne saurai sans doute jamais ce qui m'a poussé à faire ce film sur Marchienne-au-Pont.

Quel appel m'a motivé, quel besoin a provoqué chez moi l'envie de partir à la rencontre de cette région, de ce pays et de ceux qui s'y accrochent... Comme s'il n'y avait pas d'autre film à tourner, d'autre sujet à traiter !

Et bien non, en dépit de toutes ces interrogations et de toutes ces incertitudes, je reste persuadé que ce film, il me fallait le faire et que, lorsque tout sera terminé - mais termine-t-on jamais un film ? - bref, que lorsque tout sera mis en boîte comme on dit, je pourrais enfin à mon tour sortir de ma boîte, de ma boîte dans laquelle je m'étais enfermé.

Je dois beaucoup à tous ces gens que le hasard, ce grand détricoteur de nos vies, m'a fait rencontrer et connaître.

Oui, je leur dois énormément parce que, même si je ne les aime pas tous, je les aime quand même.

Surtout ne dites pas à ma mère
que je me balade à Marchienne-au-Pont,
elle croit que je suis parti tourner un film
sur les mines anti-personnel
au pays des Khmers rouges

Mais en quoi consistait l'idée du film ? Le concept ? Quel allait être son traitement ?

C'est l'errance d'un pauv'con de cinéaste belge, qui accompagné de sa chienne Alpi, s'est mis en tête de tourner un docu sur Marchienne-au-Pont, bout du monde où la folie et l'absurdité se côtoient au quotidien, dans ce lieu, jadis principal centre de la batellerie. On y fabriquait alors le meilleur acier du monde, des hommes y soufflaient le verre tandis que d'autres accourus des pays du soleil y descendaient dans les mines.

Il n'y a pas si longtemps encore l'Histoire de la Wallonie s'écrivait dans ce pays en mal de vivre qui pourrait bien être rebaptisé - poétiquement parlant - le trou du cul du monde.

"Le trou du cul du monde" fut de trop.

Imperméables à ce que je considérais comme une métaphore, allergiques à cette image somme toute poétique, les habituels interlocuteurs sociaux, absents de mon film et frustrés de n'avoir pas eu le loisir de témoigner, se levèrent comme un seul homme, bourgmestre en tête, en l'occurrence à l'époque Monsieur Jean-Claude Van Cauwenberghe, devenu depuis ministre du Budget.

Se faisant le porte-parole de la vindicte de tous les mécontents, il m'écrivit une lettre à en-tête de la Ville de Charleroi, à la date du 23 janvier 1995.

En voici un court extrait :

[...] Vous pourriez avoir un peu plus de considération pour les 15.000 habitants de Marchienne-au-Pont qui n'ont pas tous l'impression d'habiter dans "le trou du cul du monde" comme vous l'appelez. Méfions- nous des formules simplistes et manichéennes.

Alors que mon film devait être diffusé quinze jours plus tard, le 6 février 1995 sur les antennes de la RTBF, je fus appelé ce jour-là en catastrophe par le Service presse en début d'après-midi. On me demandait d'apporter dare-dare toutes les critiques parues dans la presse, concernant Marchienne de vie.

Heureusement pour moi et mon film, celles-ci étaient dans l'ensemble fort élogieuses.

Les principaux responsables de la RTBF, l'administrateur-général Jean-Louis Stalport en tête, visionnèrent cette après-midi là mon document qui devait passer à l'antenne en soirée.

Un bruit de couloir m'apprit que des personnalités mécontentes du monde politique de Charleroi étaient intervenues pour demander que mon film soit déprogrammé.

Le bâton était brandi et la censure frappait à la porte.

La diffusion eut cependant lieu ce jour-là, mais contrairement aux pratiques habituelles, mon film ne fut plus jamais rediffusé.

Une année s'écoula.

Je la vécus difficilement tant sur le plan moral que professionnel. Plus ou moins consciemment, j'étais dans l'attente d'un événement susceptible de venir modifier la décision inique dont j'étais victime et même si mon film était projeté dans des festivals et diffusé à l'étranger, je n'encaissais pas le fait qu'un document dit de proximité, consacré à cette banlieue de Charleroi et à la vie de ses habitants, soit condamné au silence.

Oui, mon film Marchienne de vie n'était pas un film aspirine, il n'était pas un film de commande, ni un film touristique ou un classique reportage destiné à être consommable et jetable le soir-même. Il n'était pas complaisant et aux ordres de quelque baron de l'industrie, ou de quelque centrale syndicale.

Il ne véhiculait pas le message de mandataires politiques, il n'était pas la caisse de résonnance d'associations caritatives et il ne donnait pas non plus la parole aux habituels interlocuteurs du monde associatif et autre.

Dans mon film, il n'y a pas un début dans lequel on vous expose le problème, un milieu où on le développe, et une fin où l'on tire des conclusions.

Ça, c'est la démarche journalistique habituelle et ce n'est pas cela qu'attendaient de moi les co-producteurs du film. Je suis un cinéaste et un cinéaste qui avait réalisé ce que l'on appelle "un document de création" avec ce que cela implique comme espace de liberté en tant que mode d'expression.

Ce film est comme tout film de cette catégorie un film miroir. Ce que tu regardes te regarde.

Julie et Melissa

Le 18 août 1996, la nouvelle éclata comme une bombe : les corps des petites Julie et Melissa disparues depuis le mois d'avril de l'année précédente furent retrouvés dans une des six habitations de Marc Dutroux, située route de Philippeville à Marcinelle.

Le pays noir, le pays de Charleroi fut envahi par les caméras du monde entier venues filmer la maison de l'horreur.

L'image de marque du pays du Marsupilami en prenait pour son grade, comme jamais personne n'aurait osé l'imaginer.

Chaque soir, la Belgique tout entière était à l'écoute des déclarations officielles du porte-parole de la gendarmerie, qui devant les caméras et micros en batterie des chaînes de télévision, lisait le communiqué officiel.

Du Cap Vert à Katmandou, on apprit qu'il y avait quelque part en Europe un pays appelé Belgique, dans lequel on ne se satisfaisait pas d'envoyer des tartes à la crème médiatiques à la tête des gens ou de décapiter le buste du Roi sur la Grand-Place.

On y avait aussi découvert un criminel qui ne se contentait pas seulement de voler des voitures ou des camions mais qui kidnappait et séquestrait des enfants au nez et à la barbe de pandores, qui n'avaient pas été capables de découvrir ses trafics criminels, alors que le dénommé Marc Dutroux avait un casier judiciaire avec des antécédents susceptibles d'attirer l'attention du flic le plus obtus. Mais non, il n'en fut rien.

Jusqu'alors pour nous représenter à l'étranger, on avait eu Tintin, Magritte, le Mundial, Merckx, Spirou, Léopold II, le houblon, Rops, Brel, l'Expo 58, le Tour de France, le chocolat, les Fourons, les eurocrates etc...

À présent, il allait falloir compter avec un dénommé Marc Dutroux dont les initiales MD me font songer à la Marque du Diable. Tout un programme.

Ce nom qui dorénavant serait associé à la Belgique pour longtemps.

Si je tourne
c'est pour ne pas mal tourner

C'est alors qu'Eddy De Wilde, directeur des programmes à RTL/TVI, me convoqua dans son bureau en novembre 1996.

C'était la première fois que je le rencontrais et je ne m'attendais nullement à ce qu'il me propose de réaliser une suite à Marchienne de vie.

La question posée était : Comment la criminalité peut-elle s'organiser dans une telle promiscuité sans qu'elle éclate au grand jour ?

Il me semblait que c'était là le seul angle d'attaque possible auquel un cinéaste qui n'était pas enquêteur professionnel, qui n'avait pas accès aux dossiers, qui ne disposait pas d'importants moyens d'investigation, pouvait tenter d'apporter un début de réponse.

Dans les jours qui suivirent, je repartis pour Charleroi. Après plusieurs semaines de repérage, je commençai à tourner Au fond Dutroux.

Nous étions en novembre. Il bruinait et un vent glacial soufflait dans les rues.

L'eau de la Sambre frissonnait et des volutes de fumées tantôt blanches tantôt noires s'échappaient des cheminées d'usines, telles d'énormes flatulences.

Au loin, on entendait les explosions des fours en fusion.

Sur le flanc d'un terril, un mouton, l'air indifférent, broutait l'herbe. Dieu que c'était beau !

Voici le commentaire qui accompagne le début du film :

"La pauvreté est la pire des violences" a écrit Gandhi. Mais de quelle pauvreté s'agit-il ? Celle du corps ? du cœur ? ou de l'âme ? Laquelle est la pire ?

Nous vivons sur une boule de boue et des gens comme Marc Dutroux sont là pour nous le rappeler.

Au pays du charbon, du verre et du fer, cet homme désaxé et venu d'ailleurs avait trouvé sa place. Il y avait creusé son trou... ses trous.

Ni les voisins, ni les autorités locales, ni les assistants sociaux, ni les contrôleurs du fisc, ni les inspecteurs de l'ONEm, ni le cadastre, personne ne semblait s'intéresser à lui.

Lui, le ferrailleur magouilleur-combineur-voleur-voyageur-kidnappeur-violeur, - lui, l'homme noir - faisait partie du paysage, il s'y était incrusté telle une moule sous la coque d'un navire naufragé et oublié des chercheurs d'épaves.

Au pays des vieux mineurs et des usines de fer, le propriétaire aux six maisons, celles de Jumet, de Mont-sur-Marchienne, de Marchienne-Docherie, de Montignies-sur-Sambre, de Marcinelle et de Sars-la-Buissière, vivait à l'abri avec sa famille et ses deux chiens. Il vivait comme si tout lui était dû. Comme s'il n'avait de comptes à rendre à personne. Comme s'il n'y avait ni Dieu ni diable.

Comment cela se pouvait-il ? Comment cela se peut-il ?

Pour conclure, je voudrais ajouter qu'en tournant mes deux documents au pays de Charleroi, j'ai découvert ce qu'était réellement la pauvreté.

La vraie pauvreté, celle avec laquelle on ne triche pas. C'est tout simplement ce qui empêche les gens de se soigner les dents. Aux pauvres on n'ôte plus le pain de la bouche, on leur arrache les dents lorsque celles-ci leur font mal. C'est moins onéreux et ça soulage surtout... la Sécurité sociale.

Là où le chômage est devenu endémique et la pauvreté grandissante, il y a de plus en plus d'hommes et de femmes, jeunes et vieux, qui souffrent de mal de dents. Et plus sûrement encore une fois l'hiver venu.

Pour faire ce constat, il ne faut pas être un brillant économiste ni avoir réussi sa thèse de doctorat.

Non, il suffit de regarder autour de soi pour s'apercevoir à l'évidence que la Belgique est devenu Le pays qui a mal aux dents.

Richard Olivier


 - Aux dernières nouvelles on apprend que le Gouvernement Wallon a voté un budget de 1 milliard cinq cents millions pour éradiquer une soixantaine de chancres industriels situés en Wallonie sous prétexte que ceux-ci font tâche dans le paysage et sont susceptibles de saper le moral des habitants.

- Richard Olivier est né à Bruxelles, cinéaste, scénariste et auteur de pièces de théâtre, de nouvelles, d'articles de presse etc... A participé à plusieurs expositions photographiques. A réalisé avec la participation de 63 auteurs-créateurs un livre-album intitulé. A la recherche du cinéma perdu. Co-auteur d'une bande dessinée intitulée : Amin Dada Ier Empereur de Belgique. Allergie viscérale à toute forme de domination et à toute somation.

- Ces deux films sont disponibles à la Médiathèque et chez l'auteur, 24 avenue de Messidor à 1180 Bruxelles.

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