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ANTICONCEPT ORGANISATIONNEL

Critique de la forme

Déplacement : de l'Atelier emploi
vers l'assemblée démocratique de la Porte de Hal.

AVERTISSEMENT

Dans les comités de chômeurs, dans les comités Chiapas, à la Ligue des Droits de l'homme, à Jussieu, Porte de Hal, à Berlin, à Athènes, à Barcelone... des gens tentent, avec plus ou moins de bonheur, de se réunir librement pour parler de leurs problèmes et chercher des solutions. Les lieux, les jours sont différents pourtant, à chaque fois, c'est la même assemblée: la même recherche d'une nouvelle manière d'être ensemble.

Critique de la Forme est un plagiat (le plagiat est nécessaire, le progrès l'implique), la mise en situation, de quelques passages de l'article de Alain Le Guyader: Trajectoires d'une critique collective (Alain Le Guyader, Contributions à la critique de l'idéologie nationale, éditions 10/18 nE1284, 1978), dans lequel il rapporte la vie théorique exaltante et la fin douloureuse du groupe qui se réunissait autour de la revue La Taupe Bretonne dans les années 70. Ayant eu l'occasion de connaître, autre part, les mêmes exaltations et les mêmes déceptions, j'en arrive à me dire qu'il existe des règles constantes qui président à nos tentatives et à nos échecs.

Ma dernière expérience (ma dernière déception) est celle de l'Atelier emploi organisé par la Ligue des Droits de l'homme, en 1997. Ce n'est pas le contenu de cet atelier qui abordait l'exclusion sociale sous l'angle des droits économiques et sociaux en négligeant le rôle de la culture - que je veux aborder ici, mais sa forme.

CE QUI DOIT ÊTRE ABOLI CONTINUE
ET NOTRE USURE CONTINUE AVEC...

Nous ne sommes humain que dans la mesure où nous produisons librement notre organisation sociale et pouvons la remettre en question lorsque les circonstances l'exigent. La manière dont nous nous organisons révèle la qualité de notre rapport au monde. Il ne suffit pas de se constituer en asbl pour être organisé. S'interroger sur le pourquoi et le comment nous sommes ensemble, c'est s'interroger non seulement sur la nature de la démocratie, mais sur le sens de notre vie.

Si je suis insatisfait de ce monde, c'est parce que je suis insatisfait de la manière dont il nous organise. Je voudrais qu'il nous organise autrement.

Un État, un parti, une usine, un syndicat... sont des lieux à partir desquels se prononcent des discours et s'élaborent des pratiques. Il est parfois permis de critiquer le discours ou les pratiques, mais il est rare que l'on puisse critiquer le lieu à partir duquel se prononcent ces discours et s'élaborent ces pratiques. La manière dont nous sommes organisés sur un espace est la propriété privée du pouvoir.

Il ne suffit donc pas d'avoir une position critique sur le contenu du débat, il faut aussi avoir une position critique sur la matière dont le débat est organisé et nous organise. Quand le sujet du débat c'est l'emploi, c'est-à-dire la manière dont on nous organise socialement pour produire notre vie matérielle, débattre de l'emploi, c'est débattre de l'organisation. Le débat sur l'organisation, le débat sur le débat, voilà la question ontologique de la démocratie.

... ON NOUS ABIME, ON NOUS SÉPARE,
LES ANNÉES PASSENT, ET NOUS N'AVONS RIEN CHANGÉ...

Si la manière dont nous sommes ensemble n'est pas pensée pour elle-même, c'est parce que cette manière est toujours considérée comme un élément accessoire du débat. Ce qui revient à dire que l'activité qui consiste à se ré-unir ne possède pas sa pensée propre. Ou, ce qui revient au même, que la logique de l'organisation se mesure uniquement aux actions (objets manufacturés ou idéologiques) qu'elle autorise. Le fait que nous manifestions la volonté de nous ré-unir n'exprimerait pas notre désir d'organiser notre vie, il s'agirait d'un simple phénomène technique au service d'un but extérieur au fait de s'organiser.

La conséquence d'une telle conception est une vision utilitariste de l'organisation qui ne serait pas le support de nos rapports, de nos amours et de nos haines, mais une simple forme, un outil. Peut importerait la manière dont nous nous organisons pourvu que nous atteignions notre but et que triomphe le parti. L'organisation n'est pas pensée comme un phénomène en soi, mais uniquement au travers de ses résultats. Le fait de penser l'organisation a été chassé du noyau rationnel de notre pensée. Nous avons si bien intégré la pensée utilitariste de l'économie, que nous acceptons sans critique la manière dont on nous organise dans un État, dans un parti, dans une usine ou à la Ligue.

Notre volonté d'approcher la question de l'emploi, donc d'approcher la façon dont l'économie (le capitalisme) organise la vie, donc, éventuellement, notre capacité à concevoir la dissolution de cette organisation de la vie, doit contenir notre désir d'être ré-unis comme sujet digne d'être pensé.

Notre réflexion sur l'emploi et sur la manière dont nous voudrions être employés (organisés) devrait procéder d'une réflexion critique sur la manière dont le capitalisme nous organise, que ce soit au travail ou dans la société (la famille, l'école, la police, la justice, la religion, etc.). Notre capacité de nous ré-unir selon notre volonté, de discuter sans cesse de la matière dont nous sommes organisés, est une activité profondément humaine, digne de notre pensée et de nos critiques. Seule cette capacité de nous ré-unir justifie l'existence de notre langage et de notre désir de communiquer.

... LA PAUVRETÉ DE NOS SÉANCES EXPRIMAIT SANS FARD
LA SCANDALEUSE PAUVRETÉ DE NOTRE SUJET...

Nous avions un débat avec un sujet, un animateur, des conférenciers, un public aligné en rangs sur les chaises d'un amphithéâtre, et nous regardions avec ensemble vers le même tableau noir. Nous pouvons donc affiner que toutes les conditions étaient réunies pour que nous fassions la critique d'une organisation du travail qui exerce son hégémonie sur nos existences éphémères.

Nos séances ont généré des discours et nous espérions générer des pratiques. Une soirée par mois, pendant six mois, elles ont médiatisé nos relations sociales, distribuant une batterie de rôles. La structure de nos sé-ances nous traversait individuellement et tra-versait notre assemblée. Elles ont été le sup-port qui médiatisait les modalités de prises de parole, de gestes et de regards. Mais, par la structuration de leur espace - où nos regards, nos gestes et nos paroles venaient s'inscrire - elles continuaient à produire et reproduire les stéréotypes que nous apportions avec nous. Chaque participant, femmes, hommes, professeurs, cadres, ouvriers ou chômeurs, par ses interventions (ou ses non-interventions), continuait d'exprimer des préoccupations qui étaient ailleurs.

Nous aurions pu décrire le lieu et ses occupants comme une mise en scène qui nous englobait avec nos paroles, nos silences et nos bruits. Impuissants à donner un sens à une situation que nous avions nous-mêmes créée, dans ce lieu où nous devions parler de l'emploi, donc de la manière dont on nous organise, nous ne faisions que donner la représentation des fonctions que nous occupions (ou que nous n'occupions plus) autre part, dans un autre lieu.

Bien que la salle, les discours et les gens qui les tenaient soient inséparables, nous n'en continuions pas moins à vivre des existences séparées. Notre difficulté à saisir la pensée étrangère qui continuait à nous organiser, faisait que cette pensée continuait à opérer dans notre débat et que nous continuons à la subir.

En occultant la réalité de nos existences, nos discours sur notre sujet ne pouvaient être que des discours utopiques . Nos séances sont restées influencées par la situation que chacun de nous occupait dans l'autre monde. Au lieu de parler de l'emploi, c'est l'emploi qui parlait de nous.

Le monde extérieur restait le monde réel face à nos séances irréelles. Nous n'avions pas de langage commun pour exprimer nos différences, pas de commune destinée, ce qui nous réunissait ne nous appartenait pas encore. Ce que nous voulions critiquer, faute de pouvoir le saisir, c'est cela qui nous critiquait. Nous sommes restés organisés par un monde qui nous sépare.

TOUT ÉQUILIBRE EXISTANT
EST REMIS EN QUESTION
CHAQUE FOIS QUE DES GENS INCONNUS
ESSAIENT DE VIVRE AUTREMENT

L'objet de notre atelier était la critique d'une organisation de la vie qui nous exploite, nous jette au chômage et nous exclut. Une organisation de la vie qui s'impose à nous jusque dans nos tentatives de nous ré-unir en dehors d'elle.

Nous ne sommes pas seulement assujettis au mode de production capitaliste, mais aussi à son organisation du temps et de l'espace. Les moindres besoins de notre corps sont utilisés par lui et contribuent à sa reproduction. La critique de notre conditionnement est inséparable de la critique des espaces de communication que nous tentons de construire mais qui, faute d'être pensés pour eux-mêmes, relèvent encore d'une pensée qui nous est extérieure.

Si nous voulons exister, nous devons êtes plus réels que ce qui nous est étranger. Nous commençons à exister quand, au lieu d'être divisés par ce qui nous est étranger, c'est nous qui commençons à le diviser. On nous divise en organisant le silence sur la manière dont on nous organise dans un État, dans un parti, dans une usine... Nous ne pourrons diviser ce qui nous divise qu'en brisant le silence sur la matière implicite dont on nous organise et dont nous nous organisons.

Nous devons nous ré-unir explicitement.

Yves Le Manach
Artichauts de Bruxelles
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