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asile politique - réfugiés

Perplexités

Il est curieux que la notion d'asile
assortie de la qualification politique
aille de soi,
alors que c'est nez pincé
et bouche en cul de poule
pour le flagrant délit
de refuge économique.

Les malheureux qui parviennent à prendre pied sur notre sol ne sont passibles de régularisation que s'ils arrivent à prouver qu'ils sont en danger chez eux pour des raisons politiques, philosophiques ou religieuses. C'est-à-dire, en gros des choix qui ne regardent qu'eux.

Par contre, ceux qui modestement se contentent d'être les pantelantes victimes de décisions et d'actions sur lesquelles ils n'ont aucune prise, comme l'organisation da la misère dans le monde, ceux-là n'ont qu'à s'arrimer à leur poste jusqu'à la seconde ultime. On conteste volontiers aux États le droit de faire mourir des hommes pour l'idée qu'ils se font d'un monde qui n'existe pas, mais il est normal d'accepter qu'ils meurent de se voir refuser une place dans celui qui existe.

Droit d'asile aux hommes porteurs d'idées, chaînes et boulets aux pieds pour ceux qui crèvent de faim.

Nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, mais nous devons accueillir les martyrs de la foi.

Les idées ont un prix, les pauvres n'en n'ont pas.

Faut-il chercher dans les orientations majeures de notre civilisation la source de cette étonnante asymétrie : avec des idées, on pourrait toujours espérer faire des livres, des cartes de membre du parti, des œuvres d'art, des églises et des offrandes, de la pénicilline ou des missiles sol-sol, en un mot, du fric ? Avec des hommes, on ne fait plus rien parce qu'il n'y a plus rien à en faire. Comme dit l'autre, cinq milliards d'inutilisables qu'il ne sert à rien de vouloir aider.

Du curieux au paradoxal...

Curieusement, les idées, tout le monde en a même si elles coûtent cher. Il y a des musulmans qui se tapent le front jusqu'à la sainte callosité ou étripent femmes et enfants, Allah reconnaîtra les bavures. Ou des Européens prêts à mourir pour ne pas être confondus avec leurs voisins de palier.

Modernité oblige, les idées peuvent prendre un tour plus laïcisé : on ne bombarde pas les Irakiens pour les faire chier ou parce qu'ils sont Irakiens, mais pour garder une première dame des États-Unis un peu présentable.

Paradoxalement, l'impression prévaut ces derniers temps qu'une indifférence inédite aux idées est en train de gagner les masses. Justement Clinton, puisqu'on y était : les raisons pour lesquelles il est en grand risque de chuter le nez dans la poussière émargent de manière indiscutable au secteur des idées : fidélité conjugale, transparence privée, mensonge, vérité, remords, pardon... Pourtant même aux States, derrière le large dos de la statue que vous savez, les sondages proclament à l'envi la réjouissante indifférence du citoyen moyen aux mœurs sexuelles de ses dirigeants et aux conclusions qu'il faudrait en tirer... Paresse intellectuelle ? Surmenage ? Cynisme ? Allez savoir avec le peuple.

... du paradoxal au contradictoire

Si les gens prenaient vraiment et tout le temps au sérieux les idées au nom desquelles on leur reconnaît le droit de vivre et de se déclarer humains, nous serions tous fort mal pris.

Prenez les vrais catholiques - il y en a encore - persuadés qu'après la mort, en plus d'une béatitude éternelle, ils connaîtront le grand bonheur de retrouver leurs chers disparus. Ils ne donnent pourtant pas l'impression d'être moins économes de leurs forces vives que les mécréants et ne se pressent pas plus qu'eux au portillon de la Grande Moissonneuse-Batteuse.

Dans un autre genre, ce serait un tort d'imaginer que les anars se baladent les mains dans les poches et le nez en l'air, gonflés en permanence par le respect pour chacun et chacune et le souci de ne pas porter atteinte à leur liberté et leur autonomie. Ça dépend franchement des moments...

Il faut bien reconnaître que les idées ont une tendance accusée à se faire niquer par la vie.

L'effet-balançoire

L'utilité des idées réside selon moi dans ce qu'on pourrait appeler l'effet balançoire. Remettez vous le mouvement en tête : on s'installe sur la planche, coup de talon, envol : dzwing en l'air, redescente, coup de talon, bascule du bassin etc. Sans l'effet balançoire, la vie ici-bas ne serait qu'ombres et épouvante. Face aux loups garous libéraux, les crevettes socialistes crient au cynisme honteux, à la férocité de fauve : ils se situent par là au point le plus haut du battement qui nous soustrait à la pesanteur des choses. Les libéraux ont beau jeu alors de leur rire au nez en disant : Tout ça, c'est des idées ! Et de préciser, venimeux, de vieilles idées. Dépassées. Eux se proposent de gérer la réalité. Retour vers le centre de gravité.

Mais attention - coup de talon, élan -, ils vont la gérer de manière à ce qu'elle soit bonne pour tous en avantageant les mieux placés. C'est là, selon eux, le seul système qui n'ait pas fait faillite.

À la difficulté d'appréhender la signification profonde de la locution faillite d'un système, vous reconnaîtrez immédiatement que nous sommes repartis plein gaz vers le ciel des idées.

Pour les libéraux, par faillite du système, il ne faut pas entendre l'appauvrissement objectif de la population, ni le degré d'oppression dans lequel elle est maintenue (Margaret Thatcher était très copine avec Pinochet), mais plutôt qu'il fige la fluidité avec laquelle l'argent produit par le travail peut s'écouler vers les grands barrages bancaires et de là in their pockets.

L'argent, sa plasticité, son pouvoir de duplication, son attirance magnétique pour qui en a déjà, l'argent qui fait tourner le monde... ah, l'argent... Nous débarquons à pieds joints dans le filet malin des Idées et tout libéral qu'il soit, le réalisme se prend les pieds dedans. La représentation symbolique de valeurs réelles ou virtuelles, de toutes façons incontrôlées et incontrôlables, doit être admise comme le moteur de nos existences, la source d'énergie à laquelle elles doivent s'abreuver. Peu importent sécheresses, désertifications, latérisation, disparition des espèces vivantes, radioactivité de la laine de verre dans laquelle Saint-Gobain recycle ses déchets, peu importent la désintégration des communautés, la perte des savoirs, l'automatisation et l'hyperspécialisation des apprentissages en train de nous convertir en insectes, peu importent les limites que la nature a assignées à la vie, tant qu'il y a de l'argent, il y a du profit et tant qu'il y a du profit, ce monde a une raison d'exister.

L'effet contre-poids

À gauche, droit pour chacun à la dignité, à droite, efficience magique du capitalisme, nous voilà coincés entre deux Souverains Biens antagonistes, aussi volatils l'un que l'autre.

Cependant, l'Histoire nous permet d'anticiper : l'inexorable fatalité de la matière ne manque pas de ramener les hommes aux basses contingences.

Dès qu'elles se retrouvent au pouvoir, les crevettes égalitaristes demandent aussitôt à leurs adeptes d'en rabattre, de considérer ce qui est possible face aux salauds d'en face et de ne pas emmerder le monde avec des idées d'un autre siècle. Et quand les camemberts de droite s'étalent, ils feignent de découvrir l'ampleur d'un désastre insoupçonné, la crise, qu'en l'occurrence personne n'aurait pu prévoir.

Ainsi va le monde, d'élans vertigineux en salto arrière et de salto arrière en plats meurtriers.

Je crois avoir découvert pourquoi les idées donnent prioritairement droit à l'asile : sans elles et le libre usage de leurs oripeaux, j'en connais une tapée qui ne sauraient plus quoi dire et apparaîtraient dans la dégoûtante nudité de leurs appétits.

Là, tout serait effectivement transparent : ils prennent tout, ne nous laissent rien, nous sommes des milliards, ils sont des millions.

Un dessin ?

Chiquet Mawet



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