après la mort de Sémira Adamu...

C'est quoi
la démocratie ?

Si la preuve devait être apportée qu'en dehors de l'usage de l'ordinateur, on apprend plus grand chose dans les écoles, il suffirait de considérer la dérive sémantique du mot "démocratie" : il semble qu'il ne s'agisse plus dans les esprits que d'une sorte de jeu assez chiant à qui sera le plus nombreux à penser la même chose au même moment, qui devient par là même une vérité politique dont nos mandataires prétendent être investis du devoir d'assurer la matérialisation dans la vie quotidienne.

Si, aujourd'hui, on la mettait aux voix, une "majorité démocratique" se dessinerait probablement en faveur de la consultation obligatoire des horoscopes par les parlementaires avant qu'ils ne votent une loi. Pareille conception explique peut-être que selon le collège des experts psychiatriques consulté à Neufchâteau, Michel Lelièvre est à la fois un homme tout-à-fait normal - la majorité ne supporterait pas qu'il bénéficie d'une mesure sociale d'internement -, et qu'en même temps, il est un dangereux psychopathe - la majorité exige qu'il soit retiré de la circulation jusqu'à la fin de ses jours.

La mort de Sémira souligne jusqu'à la caricature l'ambiguïté qui défigure le sens des valeurs démocratiques : un sondage hâtivement réalisé une semaine après les faits nous apprend que deux Belges sur trois souhaitent qu'on accueille les réfugiés. Les sondeurs et leurs commanditaires se disent conscients qu'une telle - si imprévisible - générosité pourrait bien, comme la marée, se retirer à la vitesse d'un cheval au galop dès qu'avec l'ombre de Sémira s'effaceront la honte et la culpabilité : à quel moment de ces incontrôlables (?) fluctuations convient-il donc que nos mandataires prennent la décision de changer la loi ?

Une étude un peu intelligible de l'Histoire pourrait donner de la démocratie une conception moins consternante : plutôt que le modelage d'unanimités irrationnelles, calqué sur l'intox aux enzymes gloutons, ne s'agirait-il pas de mettre chaque citoyen en état de réfléchir et de peser sur les décisions que les représentants de la Nation prennent en son nom ?

Mais justement, ferait alors remarquer le petit futé du fond de la classe qui ne se réveille que quand ça devient intéressant : qu'est-ce que c'est, la Nation ? De quoi est-elle composée ? Les intérêts de Paul ne sont pas ceux de Jacques, les patrons négriers ont d'autres projets que leur cheptel, les fraudeurs du fisc qui réussissent à planquer hors d'atteinte 500 milliards de francs ne voient pas le monde avec les mêmes lunettes que les minimexés. Les uns et les autres ne disposent pas des mêmes équipements pour traverser la jungle des apparences et émerger là où il faut.

Pour éduquer, pour former, il faut du temps. Le temps, c'est de l'argent. La mode néolibérale et les exigences patronales sont aux économies, on substitue donc à une coûteuse éducation démocratique, des dressages plus ou moins adaptés aux besoins du marché, articulés autour d'une propagande axée sur l'équation de base : vivre = acheter, acheter = se vendre. Par ici les gros effets, le spectacle - rien ne frappe plus que l'image -, les mensonges, plus faciles à avaler que la vérité.

Lourds de leur correcte mauvaise conscience, les citoyens larmoient : On ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Mais qui vous le demande, bordel de merde ? Si tous les pauvres diables qui paient le prix de nos ardoises avaient l'occasion d'emmagasiner assez d'énergie et d'argent pour embarquer loin de leur enfer, sans doute l'Europe aurait-elle de vrais problèmes d'engorgement. Mais la plupart meurent à petit feu sur place, et quand ils fuient, ce n'est jamais pour aller plus loin que le pays d'à côté, en attendant que terreur et misère les y retrouvent.

On n'a pas les moyens d'accueillir ceux qui frappent à nos portes ? Mais où trouve-t-on l'argent pour grassement sponsoriser la mise en place d'un système sécuritaire aux ambitions proprement ahurissantes, allant de l'édification de centres fermés au fichage-espionnage des citoyens dont le profil ne cadre pas avec les exigences du nouvel ordre mondial, en ce compris le contrôle des orientations philosophiques ? Voilà, en perspective, de bien coûteuses formations pour un corps qu'on sait fort peu enclin au questionnements fondamentaux. Les gendarmes trisseurs seront-ils virés de la carrière ?

En ce qui concerne les problèmes financiers soulevés par l'accueil des réfugiés sur notre territoire, l'esprit de la démocratie exigerait qu'en regard des frais entraînés par leur installation, on fasse le point sur les dépenses consenties par notre gouvernement à toutes sortes d'entreprises louches ou inquiétantes, sur le laxisme avec lequel sont traitées des escroqueries de milliardaires, sur les travaux inutiles et nuisibles dont se déshonore notre patrimoine au jour le jour...

Refuser d'accueillir ceux qui fuient les persécutions, la faim et la mort plutôt que s'opposer aux actes de piraterie de la spéculation financière et du profit sacralisé, c'est un choix que peu de gens feraient en pleine conscience. Parce qu'alors, il faudrait s'accepter tels que nous sommes. Et tout le monde n'a pas l'estomac tapissé au téflon.

Depuis que les hommes se tiennent sur leurs pattes de derrière, ils sont capables de discerner que deux et deux font quatre : s'incliner devant la force brutale, c'est lui montrer sa faiblesse et se priver de la possibilité d'appeler les autres à l'aide. On ne peut espérer compassion et solidarité quand on les a soi-même refusées. L'ennemi, n'est pas celui qui tend la main vers nous, mais celui qui l'assomme en prétendant que c'est nous qui l'y avons obligé.

La démocratie devrait commencer par l'identification des véritables enjeux de notre société : pourquoi à l'aide aux réfugiés préfère-t-on gaver un ordre policier ?

Chiquet Mawet



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