alternative libertaire 215

LE MYSTÈRE DES LIMITES...


Dictature
et démocratie

Il existe toute une série de mystères politiques
si mystérieux que personne n'ose même
se poser la question de savoir comment
on peut avoir le toupet de se la poser.

Prenez les deux régions du monde dont on parle le plus pour le moment : l'Irak et la Yougoslavie. Voilà deux pays à genoux, frappés d'embargo, réduits à rien, montrés du doigt pour leur insolence proprement satanique face aux vertueuses indignations des nations qui ont leur conscience pour elles, deux pays exsangues et totalement isolés... et bien, ces nains provoquent, cherchent la bagarre, défient les plus hautes autorités internationales, se moquent des sanctions et vont de massacre en fabrication illicite d'armes interdites. Leurs populations, apparemment frappées de paralysie politique et en tout cas incapables du plus petit réflexe démocratique, s'accommodent de dirigeants assoiffés de sang, ignorant la pitié ou le moindre sentiment humain.

Qu'ont, en effet, de commun Milosevic et Saddam avec nos élus ou nos Premiers ? Comment osent-ils encore regarder en face les caméras, eux qui ne se gênent pas pour prendre des décisions meurtrières, sans essayer une seconde de se mettre dans la peau de ceux qui vont devoir en subir les conséquences ? Comment se permettent-ils de décider d'actions qui engagent les autres dans les souffrances et les privations qu'ils ne partagent jamais ?

Bien sûr, chez nous, il y a bavures, dérapages, accidents d'auto et brabançonnades, mais jamais sans interpellation à la Chambre. Même tardifs, péremptés et prescrits, les comptes sont tenus et consignés dans le grand livre des Archives. C'est ça la démocratie, c'est comme ça qu'on évite les concentrations de cadavres aux mêmes endroits. Et comme ça qu'on peut participer sans rougir aux campagnes punitives menées contre les primitifs qui se conduisent si mal qu'ils n'ont jamais les médias avec eux.

Et pour avoir les médias contre soi, faut vraiment avoir poussé le bouchon au delà du baignade interdite.

Le sexe mystérieux de la démocratie

Il n'y a pas qu'en physique que l'étude des limites ouvre des perspectives passionnantes. Dans le domaine de la politique, elle peut amener le chercheur jusqu'à l'extrême bord d'abîmes sans fond.

Revenons à nos deux chefs d'État, Milosevic et Saddam Hussein. Voilà deux représentants du pouvoir temporel qui sont de purs salauds et méritent bien les bombes que leurs populations se prennent (ou vont se prendre) sur la tronche - n'avaient qu'à un peu se bouger le cul et s'en débarrasser.

Posé comme ça, le problème a l'air simple. Il l'est toutefois beaucoup moins dans la pratique. Quand peut-on déclarer qu'une population a le devoir de se débarrasser de ceux qui la gouvernent et, question subsidiaire : où donc ce devoir est-il inscrit ?

On pourrait émettre l'hypothèse qu'une population accède à la dignité de Nation démocratique, donc exonérée d'éventuels missiles à uranium appauvri sur ses hôpitaux confondus par erreur avec des caches d'armes, à la condition qu'elle se débarrasse de ceux qui seraient à sa tête sans y avoir été dépêchés par les élections. Mais alors, ne faudrait-il pas, entre autres, reconnaître à 70% d'Américains le droit de balayer le Président, le Congrès, le Sénat, les gouverneurs et leurs juges, enfin un tas de bonshommes pour lesquels ils n'ont pas voté, puisque dorénavant ils ne votent plus? Si dans un pays la majorité des gens ne vote pas, c'est qu'elle estime sans doute que les élections, quoiqu'apparemment pluralistes, ne rencontrent pas ses aspirations. Aux USA, la situation ne ressemblerait-elle pas comme une sœur jumelle à celle qui prévalait dans les pays "socialistes" où deux partis présentaient aux citoyens des orientations identiques ?

Il y a dix ans, en Europe occidentale, il était encore possible de croire qu'existait un véritable choix entre des programmes politiques fondés sur des conceptions différentes, voire antagonistes, de la société. Aujourd'hui, les effets imperceptibles de l'alternance gauche-droite assènent la preuve de l'indifférence idéologique fondant le fonctionnement des partis.

La démocratie n'a plus rien à voir avec le droit pour des fractions significatives de la population de se faire représenter par des hommes qu'elles auraient choisis sur la base de programmes déterminés, conçus comme autant d'engagements. Les programmes électoraux ont autant de contenu et de valeur que n'importe quelle pub, à la différence qu'eux sont obligatoirement et impunément mensongers.

La démocratie n'a du reste plus rien à voir avec un droit. Elle est devenue (?) une procédure, un rituel d'initiation, de sélection et d'intronisation.

De la carrière politique en tant que filon social

Qu'il soit dictatorial ou démocratique, du Nord, du Sud, libéral ou socialiste, le pouvoir politique n'est jamais vécu comme une charge, mais s'accompagne partout et toujours de privilèges exorbitants ; il est banal de constater que dans les pays capitalistes comme dans les pays socialistes, dans les démocraties parlementaires, comme dans les dictatures, il s'assortit d'avantages économiques tels que quelques semaines de participation à un gouvernement suffisent à faire oublier à n'importe lequel de ses représentants le prix du pain et la difficulté de se parquer. À l'échelon de la Nation, un politicien faisant fonction jouit d'une situation d'irresponsabilité comparable à celle d'un enfant : il n'a pas à savoir comment ce qui arrive sur sa table y a été apporté, ni non plus de quoi se paie au quotidien son ignorance et son éloignement du monde des sans-pouvoir. Il faut prendre très au sérieux cette légèreté de vivre aristocratique qui échoit aux responsables politiques: dans les États à élections, elle représente un attrait incontestable dans la course au pouvoir. Elle est le fief et le titre que concède la société aux chevaliers vainqueurs d'un tournoi dont l'enjeu est la perte du respect de soi-même. Oui : parce qu'il y a ce terrible instant où vous devez prendre la responsabilité de prétendre que vous valez mieux que ceux que vous vous proposez de représenter. Personne ne peut prétendre ça sans mentir délibérément et sans que ça se sache : imaginez une salle remplie de gens en train de s'organiser autour d'un programme politique. Qui va être le chef, le sous-chef, le sous-sous-chef et l'aboyeur public? Et bien, ceux qui arriveront à proférer sans malaise l'aguichante proposition : Moi, je veux bien... Je veux bien prendre votre tête, vous représenter, parler à votre place, intervenir en votre nom, faites-moi confiance, je saurai y faire... Comment peut-on jamais avoir la certitude d'être capable d'un truc pareil ? Pour savoir ça, il faudrait avoir de soi et des autres une connaissance objective parfaitement impossible à atteindre. Ce qui est grotesque dans un concours de reines de beauté, c'est que des filles puissent penser d'elles-mêmes : Je suis plus bandante que mes voisines. C'est pour ça que tout le monde rit sous cape quand elles défilent à la con sous les feux de la rampe. La raison qui pousse nos reines de beauté de la politique à oser leur strip-tease, c'est qu'ils (elles) brûlent du désir d'être plus que les autres, devant eux, à leur place, et en même temps épargnés par leur morne quotidien.

Érotisme électoral

Rien ne ressemble plus à un vulgaire sauteur qu'un homme politique en chasse: Il y a quelque chose en vous qui me fascine, on s'est déjà rencontré quelque part, je n'ai jamais oublié votre regard. Alors qu'il a déjà mis la main aux fesses du gibier convoité, le politicien continue à baratiner sa protestation de circonstance atténuante: Je vous aime et je veux vous rendre heureux. Le mensonge du prédateur qui cherche à faire admettre par ceux dont il brigue les voix que c'est leur bien qu'il poursuit et non son fabuleux plaisir d'être au-dessus de la mêlée et de voir son image multipliée par mille, preuve de la grandeur de son existence.

Tous les hommes le savent: le plaisir, ça se paie. En démocratie, pour pénétrer au paradis d'un quotidien irresponsable et d'une représentation de soi sur-sur-surdimensionnée, à moins d'être un artiste dans le vent, il faut passer par les élections. Elles constituent à la fois une épreuve de sélection et une forme d'initiation.

Il faut d'abord se faire accepter en ordre utile sur les listes par ses petits copains. Magouiller, se prosterner, mentir, parler pour ne rien dire - ce qui devrait être reconnu comme un des beaux-arts -, fermer les yeux quand il faut, discerner les opportunités du silence, trahir sans rougir, rougir de colère simulée etc. Et le jour dit, vivre l'angoisse des résultats. Mais alors, tadaaaa ! celui qui a le bonheur de passer la ligne d'arrivée est presque toujours assuré d'avoir définitivement quitté l'agitation médiocre de la réalité citoyenne. Dès l'instant où l'oiseau politique a gagné son perchoir, il est tranquille pour des années. Il ne lui reste qu'à prendre connaissance des ordres de ses véritables maîtres, ceux qui serrent ou desserrent les cordons de la bourse. Que ces ordres se situent aux antipodes de ce qu'il a promis n'a aucune importance : l'initiation électorale a blindé notre homme et il est fin prêt pour affronter les grands tâches qui l'attendent. Parmi les têtes primées, on choisira les ministres pour leur endurance exceptionnelle aux malheurs des autres.

Évidemment, toute médaille a son revers. La fonction ministérielle, justement, comporte un risque en cas de nid de poule : il faut parfois céder à l'hystérie citoyenne et se livrer à la figure appelée démission, relativement acrobatique, car il se peut qu'en dépit des assurances données par qui de droit, on ne retrouve pas toujours sa place au classement final. Pour les députés, tout n'est pas constamment d'un rose soutenu non plus, dans l'opposition, ils devront se farcir un travail de rédaction considérable, propositions de loi, amendements, interpellations... Une situation qui explique leur frénésie à devenir gouvernementaux. Là, c'est la retraite bien méritée, les votes compacts, majorité contre opposition: du moment qu'on est pas sur les bords, y a qu'à regarder si le voisin lève la main et pour le reste, vogue la galère...

En fait de souveraineté du peuple, il s'agit d'une irresponsabilité de caste, élective. Un mandat généralement délivré à vie et qui peut dans certains cas devenir héréditaire.

À part ça, si l'on excepte les différences de rituel que nous venons de décrire, il est difficile de distinguer le fonctionnement des dictatures de celui des démocraties post-modernes. D'abord, tous les dictateurs ne se trouvent pas en place à la suite d'un coup d'État: Milosevic a été élu comme n'importe quel Jospin. Ensuite, un dictateur n'est jamais seul au pouvoir: il a des ministres et des conseillers. Enfin et surtout, rares sont de nos jours les dictateurs vraiment libres: comme les gouvernements démocratiques, ils sont tolérés par les représentants occultes et inéligibles des intérêts supérieurs de l'économie mondiale. Ils ont des comptes à rendre.

Et c'est là que le mystère s'épaissit : pourquoi, dans le cas d'une démocratie, les maîtres cachés mais véritables concèdent-ils le temps d'une procédure destinée à masquer leur rôle, alors que dans celui des dictatures, ils l'économisent ?

Terroriser à bon escient

On peut supposer que la nécessité d'une répression brutale est étroitement liée dans la tête de nos gestionnaires universels au potentiel de révolte que représente une population tourmentée par la misère. La terreur policière doit faire plus mal que la faim et l'abandon à la maladie et à la vieillesse. Et doit coûter moins cher que leur prise en charge : nous retrouvons là, très clairement, les dictatures regroupées dans les pays du Sud.

Jusqu'il y a peu, les pays démocratiques, dits aussi "pays riches" se regroupaient plutôt au Nord. Les populations y souffraient peu physiquement des inégalités indispensables au bon fonctionnement du système, on pouvait les supposer résignées et de toutes façon faciles à effrayer : pas besoin de gégène. Nous ne reviendrons pas ici sur ce qui a historiquement produit ces différences de niveau et de traitement, mais elles ne se sont pas manifestées par hasard. Cependant, le redéploiement actuel du capitalisme, favorisé par l'implosion des pays socialistes, confère à une telle disparité de régimes une touche d'injustifiable absurdité. Le relatif confort physique octroyé naguère aux populations des pays riches distrait une part importante des profits escomptés par la caste financière. Il est donc temps de mettre fin à cette hémorragie, qu'aucune menace collectiviste ne vient plus justifier.

Il va de soi qu'un retournement brutal de situation pourrait entraîner d'incontrôlables remous. Aussi assigne-t-on aux gouvernements élus la mission d'assortir graduellement, mais sans trop perdre de temps tout de même, le statut de leur cheptel trop gras aux performances de frugalité et d'endurance du Tiers Monde. Il faut en même temps en finir avec les coûteux systèmes de protection sociale et assurer la pacification de populations troublées par leur dégringolade. La fonction, c'est bien connu, crée l'organe et c'est ici que la question des limites se pose avec une acuité insoupçonnée: on redécouvre que, nécessité faisant loi, nos élus démocratiques doivent devenir capables des mêmes cruautés gestionnaires que les dictateurs. Dans l'immense majorité des cas, si ce n'est dans tous, ils s'adaptent très bien et pour les mêmes raisons : c'est à cette condition qu'ils restent au pouvoir.

Qu'il s'agisse des Serbes réduits au dénuement par le blocus ou des Anglais thatchérisés, des Irakiens affamés pour attendrir Saddam ou des Belges à traiter pour leur intégration à l'Europe, nous nous retrouvons devant des gens plongés dans des tourments d'intensité diverse, certes, mais toujours conçus, décidés et appliqués par des personnes qui ne les subissent pas. Les mesures prises par Van den Bossche à l'encontre des réfugiés et de ceux qui les aident ou celles de Miet Smet contre les chômeurs exigent une indifférence au malheur des autres semblable à celle manifestée par les représentants d'un pouvoir fort : ceux qui décident des sacrifices n'en font jamais l'expérience. L'irresponsabili-té économique et sociale dans laquelle s'ébattent nos représentants les coupe radicalement de la réalité. Ils ne sont pas vraiment sadiques, non. Ils se contentent d'ignorer. D'ignorer ce que peut éprouver une jeune femme qui doit choisir entre ses dents et la viande pour ses enfants. D'ignorer comment un bras tordu ou un coup de pied botté dans la figure résonne dans un système nerveux. Ou les dernières pensées de quelqu'un qu'on prive d'oxygène. Ou le soubresaut du plexus de la chômeuse qui sort des bras de son ami pour ouvrir la porte à l'inspecteur de l'Onem.

Bien sûr et jusqu'ici, les victimes sont moins atteintes et moins nombreuses dans les pays démocratiques. Il se fait simplement que dans la compétition planétaire, elles partaient d'une situation particulièrement avantagée. Mais le principe est le même : élus ou non, les représentants du pouvoir politique assument l'obligation de conduire les populations là où il leur est commandé de les amener. Ils accentuent la pression à la demande. Recourent à la répression policière la plus brutale quand il faut. Élaborent des lois anticonstitutionnelles si nécessaire. Bazardent les droits et les libertés selon la conjoncture. Et tout comme Pinochet, sont bien décidés à ne jamais rendre de compte aux victimes. Mais à l'inverse de Pinochet, ils bénéficient de l'énorme avantage d'avoir été élus: c'est le peuple qui l'a voulu.

Milosevic, Saddam ne sont ni pires ni meilleurs que les autres. Ils sont simplement plus nus.

Les tuteurs de la terreur

Au jeu de con du pouvoir, les politiciens ne sont pas seuls à jouer. Sans force armée, leurs prétentions à imposer aux gens les quatre volontés du capital mondialisé seraient sans effet : dans une société qui se veut inégalitaire et compétitive, la violence est un élément d'intégration culturelle. Symbolique chez les riches, c'est-à-dire ceux qui ont le moins de relations concrètes avec les implications physiques de la production, elle se fait plus directe (dans le sens de direct au menton) au fur et à mesure qu'on "descend" dans les catégories sociales attelées aux tâches physiques. C'est cette violence-là qui est la plus visible, partant la plus dérangeante: il importe de l'occulter, entreprise d'endiguement permanent, soutenue à la fois par l'éducation (de moins en moins) et par la terreur (arrestation, coups, emprisonnement).

Tous les États du monde doivent donc disposer, dans le secteur de l'éducation mais surtout dans celui de la répression, de forces spécialement entraînées pour faire peur et ainsi empêcher la remise en cause du système qu'ils protègent.

Contre l'effervescence délinquante, chaque État possède en abondance des formations de flics capables d'actes tabous, c'est-à-dire d'actes contre lesquels la culture moderne prétend dresser notre conscience: menacer autrui, le terroriser, le frapper, le blesser, le tuer ou le priver de liberté.

Quel que soit le régime politique, la fonction répressive entraîne chez ses agents les mêmes effets psychologiques : à la désensibilisation que poursuivent systématiquement les formations spécifiques (voir l'écolage des gendarmes), s'ajoute un endurcissement inévitable au contact d'un monde de désordres, de mensonges et de confusion affective. L'humanité persistante chez certains policiers doit être comprise comme une manifestation d'exceptionnelle énergie morale.

Face à la délinquance et à la criminalité, la déshumanisation policière est encore renforcée par la conviction très répandue que les suspects ne sont pas des êtres humains à part entière et qu'ils ne méritent pas d'être traités comme tels. Or, cet aspect de la réalité répressive est crucial : si abrutissantes et aliénantes soient les formations, elles ne parviendraient sans doute pas à éteindre définitivement les facultés d'empathie chez les candidats gendarmes si elles n'étaient confortées émotionnellement. Il faut que l'homme qui frappe, qui étouffe, qui jette les corps dans un combi soit assuré que sa conscience l'autorise à se conduire comme ça parce qu'il a affaire à quelque chose qui n'est en rien son semblable. Les forces de répression les plus terrifiantes que l'Europe ait eu à connaître, les SS, étaient pénétrés de l'inhumanité juive, d'autant plus pernicieuse à leurs yeux qu'elle adoptait un camouflage souvent séduisant.

C'est sur de tels artefacts humains qu'un État fonde sa suprématie et grâce à eux qu'il arrive cahin-caha à tenir en respect les tourbillons chaotiques engendrés par les orientations sociales qu'il impose.

Cependant, trônant souverainement au-dessus de l'agitation criminelle du vulgaire, une économie institutionnalisant la nécessité de manger l'autre pour ne pas être mangé favorise évidemment la criminalisation des activités marchandes un peu conséquentes et de là celle de l'ensemble des fonctions économiques et sociales. Criminalité de haut vol qui se joue d'abord sur le plan de la fraude, du vol en quelque sorte abstrait puisqu'il ne se matérialise généralement pas directement sous la forme d'un bien déterminé, du mensonge organisé, de la corruption des institutions de contrôle et de politiciens. Plus ou moins "propre", en ce sens qu'elle n'implique pas automatiquement une violence physique. Quoiqu'elle doive bien sûr en passer par là lorsqu'elle est mise en difficulté par des individus rebelles ou pire, par des chevaliers blancs qui s'efforcent de la mettre à découvert. Cette criminalité fonctionnelle, non seulement normale, mais indispensable, n'est évidemment pas pistée systématiquement, elle est très rarement dénoncée et prise à partie (voir les révélations sur les disparitions colossales de marchandises au procès à huis clos de la délégation des Forges de Clabecq). Si quelques scandales sont jetés en pâture à une population excédée d'injustice, c'est pour donner le change : nos gouvernants trouveront scandaleuse l'idée d'accorder à chaque chômeur l'indemnité aujourd'hui reconnue au chômeur chef de ménage, revendication que l'odieuse Miet Smet a chiffrée à 56 milliards, mais ils laissent tomber les bras devant une fraude fiscale de cinq cent milliards (1).

Reste enfin ce que tous les États existants craignent le plus et pourchassent avec le plus de détermination, ceux qui dénoncent les structures de pouvoir et leur fondement, ou qui s'efforcent de rendre publique la réalité de son fonctionnement. Ceux qui résistent. À première vue, il semble paradoxal que dans la multitude de groupements de "résistance", les plus actifs et les plus déterminés se retrouvent autour de revendications nationalistes, comme l'IRA et l'ETA en Europe, mais à la réflexion, ce sont là des organisations puissamment soutenues dans l'ombre, sans doute parce qu'elles constituent une clientèle de choix pour un trafic très coté : on ne revendique pas un territoire sans armes. Et puis, en cas de réussite, les "combattants" qui n'avaient pas trouvé place dans la pyramide politique existante ont en quelque sorte créé leur propre emploi et deviennent des "homologues" tout-à-fait respectables. Vous l'aurez sans doute remarqué : même s'il fait chier le peuple, le "terrorisme" nationaliste a finalement meilleure réputation que les mouvements sociaux radicaux. Avec lui, les forces de répression sont sur leur terrain de prédilection: la guerre. Tout le monde sait que la guerre, c'est l'inversion vertueuse des valeurs admises en temps de paix. En conséquence, que ce soit en Grande-Bretagne, en Espagne, en Argentine, aux USA, en Israël, en Yougoslavie, en Irak, partout où les forces armées, de police ou militaires, ont à neutraliser une remise en question non autorisée de l'ordre territorial établi, les civils trinquent: on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs.

Il ne faut à ce propos cultiver aucune illusion : des gendarmes instructeurs, qui ont mis au point la technique du coussin, aux exécutants qui l'ont appliquée sans se poser de questions, la Belgique dispose d'un équipement humain capable de faire chez elle ce qu'elle dénonce à l'étranger d'une manière à vrai dire légèrement erratique: on déplore à la rigueur les massacres israéliens, mais on fustige avec violence ceux qui sont imputés aux Serbes alors qu'en vérité, la seule question d'intérêt pratique est de savoir quels sont les États auxquels l'ONU, c'est-à-dire l'OTAN, c'est-à-dire les USA reconnaissent le droit de maintenir leur pouvoir sur les populations qu'ils gouvernent. Il y a des pays qui peuvent autoriser en toute légitimité internationale leurs forces de police à assassiner et à torturer les gens et d'autres qui doivent être mis au ban et bombardés en conséquence pour les mêmes raisons. Toujours ce sacré problème des limites : il faudrait quelque génie nouveau pour mettre au point une justification fine étayant juridiquement et moralement pareil parti pris. Car ne pas l'étayer, c'est admettre que nous vivons aujourd'hui dans une société sans foi ni loi autre que celle du plus fort. Que le pouvoir est au bout du fusil ou sur le coussin. Et que seuls y résistent ceux qui se comportent comme lui.

Agneaux et anars, s'abstenir.

Chiquet Mawet

1) Si le pouvoir demande peu ou pas de comptes aux possédants, ils n'en demande aucun aux flics. Voilà une profession qui vous met efficacement à l'abri de la Justice.
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