alternative libertaire 215

MOUVEMENT LIBERTAIRE

Résister,
c'est créer !

Cette histoire débute
par la rencontre
d'une vingtaine de personnes
en octobre 97.

Celles-ci se mettent d'accord sur le minimum : mettre en place un Centre social à Bruxelles. Cette notion de Centre social, venue du sud de l'Europe (Italie, Espagne), désigne la volonté pratique de construire des pôles de coopération autonomes au sein de l'espace urbain. Se traduisant notamment par l'occupation (de bâtiments inoccupés ou laissés à l'abandon), qui inscrit directement le projet dans la résistance, par son mode de gestion en assemblée et par sa radicalité, l'idée de Centre social nous a plu et nous avons tenté de la matérialiser dès février 1998.

Premières tentatives

Six jours d'expérience dans un bâtiment des Mutualités socialistes vide depuis trois ans, rue Philippe de Champagne, à Bruxelles, avant de se faire expulser par la police communale. Premier coup de sonde, premier geste qui, nous confirme dans notre idée : ce projet vaut la peine d'être construit.

Entre cette première ébauche de Centre social et l'occupation d'un autre bâtiment inoccupé - depuis neuf ans celui-là - à la Porte de Hal, deux mois pour intégrer les nouveaux et pour penser, affiner notre pratique. D'avril 98 jusqu'à l'expulsion, fin août, nous nous confrontons petit à petit à la durée. Courte histoire, cinq mois c'est pas bien long, mais un rythme endiablé, une vie vécue à du cent à l'heure, une expérience politique, sociale, culturelle, organisationnelle, humaine qui laisse très peu de place à la certitude. Remises en question, conflits, moments de déprime succèdent ou précèdent les moments les plus importants : cette douce sensation qu'il nous est possible de construire, ici et maintenant, quelque chose d'un peu plus humain, c'est exister. Et. dans le même geste, s'essayer à transformer cette réalité trop imprégnée par les dogmes des bourreaux de la vie que sont les dominants et autres maîtres du sol, c'est résister.

Le Collectif Sans Nom

Le Collectif Sans Nom, c'est un peu cette envie d'exister tout en résistant. C'est la création, dans cet espace libéré, d'une multitude d'initiatives et de projets.

Espace de rencontres, de vie, de fête, agencé autour des luttes des sans, les sans- papiers, les sans-abri, les sans-locaux, les sans-thune, les sans-ticket, les sans-emploi...

Mais sans assistanat. Nous ne sommes pas là pour gérer la décomposition sociale. Nous ne sommes ni des gestionnaires de la misère ni des professionnels de la lutte publique.

Pas plus que nous ne nous retrouvons dans la fausse alternative qui consisterait soit à devenir masse, majoritaires, soit à rester un petit îlot confiné.

Des racines multiples

Autrement dit, nous ne sommes pas à la recherche d'un modèle qui nous dise ce que nous devons faire et penser.

Nous nous inscrivons, du moins collectivement, en dehors des grands courants de pensée et de pratique qui ont structuré les mouvements ouvrier et sociaux durant ce siècle, ou plutôt, pour le dire positivement, nous aimons dans le communisme cette idée du bien commun, dans l'anarchisme, cette conception de la liberté, dans 68 cette ouverture et ce foisonnement, et dans tous ces lieux qui ont tenté ou qui essaient maintenant de vivre plus justement, cette espérance qu'il nous est possible de construire autre chose.

Aujourd'hui, c'est un Centre social, ancré au 167 rue de la Victoire à Saint-Gilles, investi par une multitude de sans-nom qui forment un collectif et qui produisent ensemble une singularité qu'il est difficile de définir de fixer, de classer. Un devenir indiscernable, comme le dit Deleuze, ou la mauvaise herbe de Brassens, allez savoir.

En tout cas, nous sommes entrés dans un processus. Une minorité peut être plus nombreuse qu'une majorité. Ce qui définit la majorité c'est un modèle auquel il faut être conforme : par exemple l'européen moyen adulte mâle habitant en ville... Tandis qu'une minorité n'a pas de modèle, c'est un devenir, un processus (1).
 
 

Ruptures

Une des choses qui nous lient depuis le début est la volonté d'effectuer un certain nombre de ruptures par rapport aux modèles qui nous ont été ou nous sont encore proposés / imposés. On peut schématiquement en désigner trois...

- Rupture par rapport à la logique marchande, avec sa figure du winner qui conçoit l'humain comme une marchandise provisoirement rentable.

- Rupture par rapport à la logique militante, avec sa figure de l'apôtre ou de la Rédemption qui conçoit son engagement comme un service rendu à l'organisation, au parti, et qui est pris dans des fonctionnements de pouvoir et de quantité.

- Rupture par rapport à la logique d'organisation segmentée, avec sa figure du représentant - que celle-ci se structure au niveau macro : scolaire, professionnel, syndical... ou micro : tissu associatif, mouvements et groupes progressistes...

Le terme rupture signifie que nous tentons d'ouvrir une brèche permettant de dégager des possibilités inconnues jusqu'alors. Par exemple, l'acte d'occuper un bâtiment ou celui de cisailler les grillages d'un centre fermé. La rupture ne se pose donc pas en termes d'opposition, ni de dénonciation. Au lieu de passer son temps et son énergie à casser brique par brique l'édifice d'un système gangrené par la seule valeur monétaire ou de combattre de grandes institutions mondiales abstraites, telles la Banque mondiale, le FMI... sur lesquelles nous n'avons que peu de prise (vous ne verrez sans doute pas le Collectif Sans Nom proposer une alternative globale au système capitaliste), mieux vaut peut-être placer son engagement dans une situation sur laquelle nous avons au moins une prise partielle. C'est-à-dire un peu plus d'autonomie.

Occuper, c'est un acte sur lequel nous avons prise ; ouvrir et libérer un centre fermé aussi ; mais qu'avons-nous comme poids sur la question globale de la propriété privée ou sur les flux migratoires ?

Autonomie

C'est une partie de la dimension de l'autonomie. Que la loi soit donnée par soi- même (collectivement / individuellement) ou par un autre (l'hétéronomie), la question reste ouverte : comment dans une situation x pouvons-nous travailler l'autonomie dans l'hétéronomie ambiante ? ou encore : comment, dans notre situation, structurée autour de pôles durs tels que la domination, la représentation, la sérialisation, pouvons- nous construire des pôles de liberté, de solidarité, d'autonomie, de solidarité ?

Effectuer ces ruptures, c'est prendre en compte l'hétérogénéité des éléments en présence, tout en sachant que nous n'avons pas de maîtrise globale sur elle, et tenter d'investir la situation en la subvertissant ou en y injectant de la force pour la modifier ou faire bouger sa structure même. Mais dans tous les cas, il s'agit de créer une réalité nouvelle, d'expérimenter des formes de solidarité et de partage que la sérialité de la situation exclut [...] La seule chose qui était claire, dit un militant syndical argentin à propos de sa révolte politique, c'était que jamais nous n'allions prendre le pouvoir [...] C'est d'abord pour changer la vie, et non pour le pouvoir que l'on lutte (2).

Passages à l'acte

Un de nos problèmes est donc d'effectuer ces ruptures, tout en y injectant de la vie. Cela passe, par exemple, par l'acte. Une parole, une manière d'être ensemble, une action... Il existe une multiplicité d'actes. C'est en cela que nous n'opposons pas un acte radical à un acte symbolique, ni le légal à l'illégal. Si à un moment donné une action dite illégale peut renforcer notre puissance, c'est-à-dire notre liberté, nous l'effectuons. C'est une question de conjoncture. Pensée et acte sont les deux faces d'un même problème, l'une étant la possibilité de la réalisation de l'autre.

Par là même, nous nous inscrivons dans un rapport à la réalité d'une manière autonome ou/et en mouvement. Faire le mouvement, c'est passer à l'acte, établir le rapport humain, note Châtelet, qui fait ensuite une distinction entre mouvement forcé et naturel. Le mouvement forcé vient toujours d'en haut, d'une transcendance qui lui donne une fin [...] C'est le contraire du mouvement naturel, qui ne se compose que de singularité et n'accumule que des voisinages, se déployant dans un espace qu'il crée à la mesure de ses détours ou de ses inflexions, procédant par connexions qui ne sont jamais préétablies, allant du collectif à l'individuel et inversement, de l'intérieur à l'extérieur et inversement (3).

Occupation

Prenons par exemple le premier acte que nous avons posé collectivement, l'occupation. Il nous inscrit directement dans un autre rapport au sol que celui préconisé par les défenseurs de l'ordre institué.

D'un coté, ce qui est visible directement, c'est la résistance à la spéculation et au saccage qu'elle entraîne dans les quartiers et, évidemment, dans les relations humaines qui s'y enracinent. En même temps, cette réappropriation marque un autre type d'existence, une ouverture dans ce qui était fermé, la capacité de mettre en pratique quotidiennement les valeurs qui nous portent.

D'un autre coté, ce qui est moins visible dans cette action restreinte (4), c'est ce qu'elle soulève comme questions et qui dépasse le champ de l'occupation - ou, plus généralement, celui du droit au logement.

C'est toute la dimension du droit dans sa conception bourgeoise de la propriété privée et de la morale dans son rapport chrétien au vol. Ce qui m'intéresse, dit Deleuze, ce n'est pas la loi, ni les lois (l'une est une notion vide, les autres, des notions complaisantes), ni même le droit ou les droits, c'est la jurisprudence. C'est la jurisprudence qui est vraiment créatrice du droit : il faudrait qu'elle ne reste pas confinée aux juges [...] Ce n'est pas d'un comité de sages, moral et pseudo compétent, dont on a besoin, mais de groupes d'usagers. C'est là qu'on passe du droit à la politique (5).

Engagement éthique

Cet acte ouvre aussi le questionnement éthique là ou la morale lie, canalise, unifie, l'éthique délie, dénoue les habitudes, vise l'existence hors des moules et des empreintes (6).

Autrement dit, c'est la réappropriation singulière de la question des normes et des principes. Ce qui ne veut pas dire que tout est permis ou que nous tombons dans le béni-oui-oui des post-modernes. Nous inscrivons plutôt l'acte dans un rapport conflictuel à la norme.

La question n'est donc plus de choisir entre le bien et le mal mais plutôt, lorsqu'il s'agit de décider de faire telle ou telle chose, de trancher éthiquement : Qu'est-il bon de faire, pour n'en point rajouter en matière de truanderie ?

L'engagement éthique se définit aussi par rapport aux limites qu'il se donne et à la réflexion critique qu'il a sur ces mêmes limites. C'est l'autonomie. Aussi bien, la véritable force contre la barbarie est le développement d'une autonomie inscrite dans la temporalité humaine ; une autonomie qui a perdu la généralité abstraite et idéale [...] et se comprend comme pouvoir de résister aux différentes machineries institutionnelles, politiques et idéologiques qui refoulent la question du sujet (7).

La débarbarisation de la société et de nos vies passe aussi par une éducation. C'est peut-être cela que l'on appelle : Centre social comme espace du possible.

D.V. - Centre Social


 1. Gilles Deleuze, Contrôle et devenir, revue Futur antérieur, n°1, 1990, entretien avec Toni Negri.

2. Miguel Benasayag, Dardo Scavino, Pour une nouvelle radicalité, La Découverte, 1997.

3. François Châtelet, Périclès et Verdi, de G. Deleuze, éd. de Minuit, 1988.

4. L'action restreinte signifie que nous avons un contrôle relativement autonome sur les différents paramètres de l'action et aussi qu'elle se matérialise ici et maintenant.

5. Voir note 1.

6. Francis Imbert, La question de l'éthique, col. Pl Matrice, 1993.

7. Idem.




Pour en savoir +

Collectif contre les Expulsions


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