Alternative Libertaire 215 – Mars 1999


CENTRE SOCIAL DE BRUXELLES

Espace de création

et carrefour des luttes !


Face au compartimentage de l'espace urbain,

de la mise en boite

et de l'étiquetage de notre condition,

du saucissonnage de notre réalité,

de nos vies...

nous supposons que dans cette réalité-là,

il reste un peu de place à d'autres pratiques,

à d'autres idées, à une radicalité en mouvement.


Nous prenons le pari autant collectivement qu'individuellement qu'il est

possible, ici et maintenant, de construire en acte la liberté, l'autonomie,

la solidarité. Qu'il est possible, dans cette situation, d'ouvrir un autre

devenir, tentant de relier aussi bien les différents ensembles de la

production humaine (le culturel, le social, le politique...) que la pluralité

de la vie (les activités, les loisirs, la création, les rencontres, la

militance...).

Ce lieu du possible, nous l'appelons Centre social. Le Centre social est un

bout de territoire occupé et libéré de la logique privée et marchande.

II redonne vie à un espace mort et crée dans cet acte premier un

espace public de résistance. Le Centre social comme espace public se

donne et se construit autour d'une forme, qui est l'assemblée, et

autour de contenus sociaux (double résistance, l'une en réaction aux

logiques mortifiantes des dominants, l'autre prise dans une dynamique

de création de nouvelles formes de liens sociaux, de mouvements

sociaux) et culturels (mise en acte du possible, et du multiple humain).

Le Centre social s'inscrit dans une singularité et s'ouvre par là-même à

la vie et à la rencontre d'autres singularités.

Nous pouvons ainsi définir le Centre social comme un lieu de création

d'un carrefour de luttes.


Un entre-deux


Le terme carrefour désigne cet entre- deux. Entre un avant et un

après, c'est ce temps et cet espace que l'on appelle habituellement le

présent. Le présent est le seul moment, en définitive, ou la liberté peut

se prendre. Ou l'on peut faire le pari éthique qu'il nous est possible de

construire quelque chose d'un peu moins con...

L'entre-deux comme lieu aussi de pensée, de réflexion sur nos

pratiques, sur nos luttes, sur nos imaginaires... et de leur confrontation

à d'autres expériences, à d'autres mouvements....

Le carrefour comme image de la circulation mais, en même temps, en y

radicalisant l'idée, sans le code de la route ou le flic organisant et

gérant l'ordre de passage, les modalités d'échanges ou d'accès. Le

carrefour comme création d'un temps et d'un espace spécifique, centré

sur les luttes et leurs rythmes. Prendre le temps de laisser circuler les

idées, les pratiques, d'ouvrir l'accès aux paroles nomades, dissidentes.

Moment où l'on se dégage de l'urgence pour investir, pour pointer ce qui

est important. Le tempo des voix publiques, la vigilance, la critique

dansant avec les rythmes des lumières qui éclairent nos réalités, nos

impasses, nos possibilités... telles sont, peut-être, les conditions pour se

réapproprier notre temps de vie.

Mais le carrefour est pris aussi dans un espace, dans un territoire qui

requiert que l'on s'implique pour ne pas embouteiller l'espace, que l'on

transforme ce qui se vit, ce qui se dit, ce qui se passe, pour pouvoir

s'ouvrir et construire de nouvelles trajectoires, pour tracer de

nouvelles lignes que l'on prendra seul ou ensemble... de toute manière, si

la décision est prise d'arrêter, de laisser faire, l'on se retrouvera dans

un autre carrefour....

Penser, élucider, confronter demande un temps, impliquer, transformer,

pratiquer suppose un espace. Le carrefour faisant jonction entre ces

différents ensembles, en les mettant en mouvement.

Le carrefour est aussi ce moment et ce lieu ou se croisent des chemins,

des transversalités, mais aussi des passages. Indiquant par là-même,

que toutes nos routes empruntées jusqu'alors, ne se terminaient pas

forcément dans le mur, dans une impasse. Le passage marque la

transition et nous rappelle, si besoin est, que la révolte et la levée des

corps face à l'oppression ne nous entraînent pas dans une voie sans

issue. Autrement dit, le fatalisme et son double, le cynisme n'ont rien à

faire avec notre histoire. Laissons ce privilège à ceux qui en ont les

moyens, à ceux d'en face qui prêchent que l'histoire est finie et que le

seul avenir est celui du grand marché.


En mouvement


Pour notre part, occupons-nous de notre situation, c'est à dire celle de

renouveler nos pratiques, nos discours dans une radicalité en

mouvement, reliant le souffle de l'existence avec le geste de la

résistance, de la liberté, de la solidarité.

Le carrefour bouge, confronte, change en permanence, n'ayant ni

centre ni périphérie, ni ligne, ni programme, ni base, ni sommet. Le

carrefour n'est pas une fin ni un moyen. C'est un processus, un

mouvement qui passe à l'acte, qui établit le rapport humain. Le

carrefour comme lieu, jamais réellement défini, fixé, n'ayant pas une

entrée ou une sortie mais se modifiant au fur et à mesure que des

chemins le croisent et que d'autres traverses se mettent en route.

Augmentant à chaque bifurcation, à chaque rencontre sa capacité à

faire naître dans nos univers clos, dans ces mondes fermés, des

brèches, des fêlures dégageant des émanations de liberté.

Le carrefour crée des connexions dans ce qui est déconnecté, il établit

le contact entre des travailleurs défendant leurs salaires et des

chômeurs revendiquant l'amélioration de leurs existences ; entre des

profs voulant plus de moyens et des élèves criant leur soif d'autre

chose ; entre des parents réclamant vérité et une autre justice et des

individus demandant le droit de faire usage de leurs corps...

Le carrefour comme lieu faisant lien dans ce qui est délié, nouant ainsi

quelques sans papiers, quelques sans droits, tentant de se faire

entendre et criant leur volonté de vivre, avec tout ceux qui ont cette

même exigence minimum.

Nous mettons donc en avant cette idée, cet espace public créant un

carrefour où les différentes luttes se rencontrent et mettent en

mouvement ensemble une autre coopération, un autre rapport humain.

C'est à dire une nouvelle puissance d'action collective.


Situation...


Il y a un temps pour chaque chose, chacun a sa place et chaque chose en

son temps.

Il y a un temps pour être éduqué et un temps pour être productif. Tout

se passe comme si il y avait un temps formatif pour obéir et répéter, un

temps de travail pour produire et puis des temps morts pour chômer,

être malade ou être vieux. Il y a un temps pour les loisirs et un temps

pour la culture, un temps pour l'utile et le nécessaire et un temps pour

l'agréable et le superflu. La formation (pré-emploi), le loisir

(récupération de la force de travail) et le chômage sont devenus de

simples moments du travail salarié. Aménagement séquentiel de

l'existence, quantification mercantile des valeurs capital santé, coût de

la vie et temps confisqué.

À cette segmentation du temps correspond une fonctionnalisation de

l'espace. Nos espaces de vie répondent à une sévère répartition des

tâches : il y a des sites de consommation et des cités d'habitation, des

zones d'éducation et des lieux de travail, des endroits culturels, etc.

Tout un quadrillage du territoire qui distribue en opposition les espaces

publics et les lieux privés, les quartiers chics et les ghettos

défavorisés.

Ce cloisonnement de régimes d'ordre organise et segmente le corps

social, détermine les liens qui le tisse tant qu'il travaille nos corps et

nos esprits d'étudiants, de chômeurs, de travailleurs, de retraités, de

malades, de précaires, de jeunes, etc...

Nous ne reconnaissons pas cette division abstraite du travail qui ne

correspond pas à nos pratiques, nous ne nous reconnaissons pas dans ce

morcellement de la chose sociale ni dans le cloisonnement des luttes

corporatiste qu'il engendre.

Il s'agit pour nous de trouver les moyens de résister à l'entreprise

d'instrumentalisation de l'être humain et aux injonctions de cette

machine sociale abstraite. Remettre en cause la norme de l'individu

autonome consommateur et les qualités qui lui sont attribuées.


... et hypothèses


Le Centre social propose une réappropriation collective de la mise en

scène de la question sociale en rupture avec l'idéal compétitif d'une

société mercantile comme avec les formes organisées de l'assistanat

social.

Nous refusons de prendre en charge l'injonction à la consommation de

masse et d'hériter des formes institutionnalisées de lutte autour du

mot d'ordre du salariat.

Aussi, c'est dans le même mouvement que nous mettons à distance ! la

pression sociale qui fait du chômeur une figure de la culpabilité et le

mythe du plein emploi ! la course à la promotion sociale et les défilés de

quémande salariale autour de revendications quantitatives.

Nous n'ignorons pas l'importance des enjeux qui s'organisent autour de

ces axes (droit au travail et minima sociaux, répartition équitable des

richesses...). Simplement, l'expression de nos besoins et de nos

aspirations ne peut se poser en terme de pouvoir d'achat et de temps

de travail. Comme le féminisme, le mouvement des sans-papiers ou celui

des usagers de drogues, la spécificité de notre démarche et la

singularité de notre alliance sont irréductibles au plan du capital. Ce

n'est qu'une fois suspendu le temps des embouteillages du matin et

celui des files d'attente à la caisse du supermarché que nous

empruntons la ligne joyeuse qui nous emporte.

L'ouverture du Centre social engage des hommes et des femmes sans

qualités, c'est à dire un ensemble irréductible qui ne s'autorise que de

lui-même. Telle est l'exigence que nous nous donnons. La réappropriation

du bâtiment situe l'engagement et l'action des personnes qui l'animent

comme une entrée en résistance active du coeur de la ville. Nous avons

décidé de prendre plutôt que de mériter parce que le monde pour lequel

nous luttons, c'est en même temps que nous le faisons et que nous le

revendiquons. À travers la multiplicité que nous sommes et la

multiplicité des pratiques que nous mettons en oeuvre, le Centre social

est un espace de pratiques de production de temps libéré, c'est-à-dire

une zone d'indiscernabilité objective entre les moyens utilisés et les

fins visées. Par là s'ouvre la voie d'une réelle alternative économique,

sociale, politique et culturelle dans un lieu de vie communautaire en

connexion directe avec la vie du quartier où il s'inscrit. Nous faisons de

cet espace libéré un lieu de rencontres, de parole, d'information, de

recherche et de coopération, d'ébullition et de débordement, le lieu

ouvert d'une expérimentation à la fois sociale, mentale et

environnementale.

À chaque fois qu'un individu ou qu'un groupe d'individu décident de

poser leur propre problème dans leurs propres termes et de choisir au

moins les conditions particulières grâce auxquelles celui-ci peut trouver

une solution plus générale, ils posent un acte de résistance susceptible

d'intéresser tout ceux qui sont engagés dans une lutte où les catégories

mises en cause interviennent. Le Centre social a pour vocation de

devenir un lieu privilégié ou se connectent et s'agencent des

revendications et des actions aussi particulières et restreintes soientelles.

C'est pourquoi, la réappropriation des questions sociales agencées

à notre mode d'existence situe le projet du Centre social au carrefour

des luttes. Il y a une figure universelle de la conscience minoritaire qui

se nomme autonomie. Parce qu'il est un espace libéré d'occupation par

un collectif autonome, le Centre social en appelle à la composition de

toutes les forces de résistances collectives à venir. Le Centre social est

un espace collectif où des personnes travaillent à mettre en risque ce

que veut dire vivre ensemble au carrefour des luttes. La question

sociale fait effraction chaque fois que des individus s'allient pour

mettre en exergue le caractère irréductible de leur expérience. Notre

groupe sujet propose des formes de résistance en transversalité par

rapport aux catégories socioprofessionnelles et aux luttes

corporatistes (marchand, non- marchand, enseignement, métallos...).

Depuis de longues années, la vie politique, économique et sociale, de

notre pays est gérée de façon quasi-privée par les partis politiques

grâce aux liens étroits qu'ils entretiennent avec les industriels [...],

mais aussi grâce au pouvoir de contrôle total qu'ils exercent sur les

syndicats, grâce à la répression et, enfin, grâce à la censure légalisée

qui concerne tout les moyens de communication de masse (télévision,

presse). Le PRL, le PS et le PSC espèrent d'ailleurs continuer longtemps

cette politique du con-sensus en étant convaincus que les

élargissements assuré par l'État social garantiront la paix sociale qu'ils

veulent préserver à tout prix.

Face à cet éternel status-quo, la participation de la société civile à la

vie collective n'a cessé de grandir et a revêtu les différentes formes

de l'association et du volontariat trouvant leur espace d'action dans la

situation de contingence et de précarité de la vie de tous les jours. Cela

dit, il faut dépasser ce schéma car il est de plus en plus nécessaire que

la base de cette même société civile s'auto-organise et se pose comme

un réel contre-pouvoir non seulement par rapport aux partis, mais au

système politique économique dominant tout entier en réaffirmant, avec

la pratique de l'autogestion, l'imprescriptible autonomie de la

subjectivité collective par rapport aux institutions et à leur choix [...].


Le système assembléaire


L'assemblée est le système de décision et d'organisation du Centre

social, choisi parce qu'il répond le mieux au envies de démocratie

directe, d'égalité, de fonctionnement collectif... L'assemblée est un

système qui s'est imposé au cours d'expérience de squat. Néanmoins,

nous ne croyons pas que ce système n'as pas de défauts (illusion

d'égalité de parole, de non-pouvoir...) mais nous croyons qu'il est

perfectible par la pratique.


L'assemblée se base sur trois principes

- L'autonomie des groupes. L'assemblée n'est pas l'organe de décision

central. Les groupes/collectifs fonctionnent de manière autonome sans

devoir demander l'assentiment de l'assemblé pour réaliser leurs

propres activités (sauf dans les cas où cela entraîne l'engagement du

Centre social, nécessite des locaux...). Néanmoins, les groupes/collectifs

cherchent à diffuser l'information au sein du Centre social.

- Pas de représentation. Il n'y a pas de représentation, chaque

personne ne représente ni son collectif, ni son association, parti... Elle

est à l'assemblée en tant qu'individu.

- La recherche de consensus. L'assemblée tend à aboutir au consensus

et les discussions, débats doivent tenter d'aboutir au consensus.


L'Assemblée est d'abord...

- Un lieu d'information. L'information tout autant des collectifs qui

informent le Centre social (de leurs activités, projets,...) que

l'information générale (l'état des négociations, le fonctionnement du

bar...). L'information n'est pas pour autant passive, chacun peut réagir,

commenter, critiquer, s'opposer... face aux infos. L'information amène à

la réaction et par la même à la prise de décision, au consensus.

- Un lieu de gestion. Le fonctionnement du Centre social amène la

gestion du quotidien dans les assemblées. Pour ne pas trop encombrer

l'assemblée par la gestion, il faut un maximum de prise en charge

individuelle et collective de cette gestion.

- Un lieu de diffusion et d'action commune. Le Centre social, à

travers l'assemblée porte des actions communes, des soutiens, des

revendications qui engage le Centre social.

- Un lieu de débats, de discussion générale. L'assemblée est aussi le

lieu de débats plus larges (coopératives de travail...) qui se font dans

des temps d'assemblée réservés à ça.

À travers tous les axes évoqués, se retrouve l'idée que l'assemblée est

un lieu de décision, décision qui réunit l'ensemble des intérêts présents

(le consensus).


Extraits de Paroles Nomades

le journal du Centre social


NDLR AL : le mot « temps » est présent 26 fois dans ce texte...

Le projet de Centre social est compos



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