alternative libertaire 216

TRAUMATISME COLLECTIF

Folie de classe

La famille

Âgé alors de huit ans, diagnostiqué "prépsychotique" et hyperkinétique, Louis se présente à l'Antenne 110 avec sa maman. Louis pousse devant lui un landeau contenant un ballon de foot-ball. Sa mère, accoutrée "sport" [...] est une passionnée de ce sport : avant la naissance de Louis, elle suivait les déplacements de son équipe favorite à travers toute l'Europe ; désormais, elle se résigne à les suivre à la TV... Même si l'enfant se prénomme comme son joueur préféré, la maman ne semble pas l'investir d'un désir singulier [...] La poussette contenant un ballon de foot-ball attestera que l'enfant se met à la place désignée par le message brut de sa mère [...] Des troubles dans l'écrit et les opérations arithmétiques scelleront trois ans plus tard le diagnostic de psychose (Courrier de l'Association de la Cause Freudienne, mars 1999).

Je l'ai déjà vue quelque part cette famille, mais où ? Partout. Elle est d'actualité.

Le psy

"Qu'en est-il du père?". "Il n'y a pas de père", répond-elle. "Ce n'est pas possible!" riposte-t-il. "Il est mort" dit-elle pour clore péremptoirement la discussion. [...]

Dès ce moment, Louis a compris que si son père est mort... c'est qu'il a existé! Il construit alors [...] des romans familiaux expliquant la mort du père et adressera à l'équipe des demandes [...] d'amour [...].

Trois ans de travail ont permis au sujet de réintégrer l'enseignement spécial et d'apprendre un métier ; la maman se présente désormais en jupes...

À cette actualité, le psy ne me paraît pas répondre comme on le devrait. Je vais tenter d'expliquer en quoi.

Folie de classe

Question particulièrement sensible dans la région en voie de désindustrialisation de Charleroi, désindustrialisation qui mar-ginalise réellement une partie (déjà marginalisée psychiquement) importante de la population, comment font ces centaines de sujets psychotiques non décompensés pour construire et faire tenir leurs suppléances?

Je n'en sais rien mais je retiens que c'est l'industrialisation et non le chômage qui a marginalisé psychiquement toute une population. Autre idée importante : des conditions sociales et contingentes sont capables de multiplier les occurences de "psychose non décompensée".

Qu'est-ce que la psychose exactement? Cela a-t-il quelque chose à voir avec le père, le père symbolique, le manque de quelque présence paternelle, masculine, bienveillante ou sévère ? On le dit, mais je ne le pense pas.

La psychose serait plutôt, selon moi, l'identification de soi et d'autrui à un idéal impossible, inaccessible, qui prive de sens et d'intérêt la vie quotidienne. Ainsi, dans l'exemple, mère et enfant s'identifient au foot. Hors du foot, ils se sentent insignifiants. Ils n'ont pas d'intérêt envers eux-mêmes, ni par conséquent envers le petit semblable qui est à leurs côtés.

La psychose est le poids d'un idéal abstrait qui empêche toute relation humaine.

Nous en arrivons à l'attitude du psy. Le changement de définition de la psychose met en évidence qu'en jouant le père, il n'a pas rompu avec l'aliénation psychotique. Il n'a fait que remplacer l'amour du foot par l'amour du savoir énigmatique, hors de portée, détenu par l'universitaire. Sous la férule de ce savoir désormais admiré par Louis et sa mère, s'ouvre la voie d'une bien fragile prolétarisation de Louis. Cela ne met pas fin à la "marginalisation psychique".

Or, presque tout l'enseignement actuel agit comme le psy. Sur un fond de théorie économique aussi sacré qu'incompréhensible, on entreprend de prolétariser une génération de jeunes dans un monde où n'existent plus ni le prolétaire méritant ni son indissociable corrélat, le patron paternaliste. On peut même se demander s'ils ont jamais existé, s'ils ne sont pas une fiction projetée dans le passé. Mais que la belle relation entre le patron paternaliste et le prolétaire méritant soit un idéal caduc ou inexistant, elle est de toute façon impossible à vivre dans la réalité.

Presque tout l'enseignement se faisant au nom de cette imposture, c'est la violence des élèves qui y répond. Comme par hasard, la violence est la plus fréquente là où l'enseignement prétend prolétariser les fils et les filles d'ex-prolétaires. L'agressivité qui répond à un tel enseignement risque de compromettre l'aculturation elle-même, tout comme la psychose de l'enfant compromet son apprentissage de l'écriture et du calcul.

L'enjeu post-industriel

Après que l'industrialisation ait marginalisé psychiquement, la désindustrialisation marginalise matériellement ; et sur cette marginalisation matérielle, la vie psychique tarde à renaître. Elle renaît pourtant. Ici et là, de plus en plus, le recul du salariat entraine un regain de vie sociale entre "exclus" usant de tout le temps retrouvé pour construire leur propre culture matérielle et immatérielle, défendre leurs nécessaires réappropriations (squats, transports gratuits et autres désobéissances civiles, coopératives...) et célébrer leurs fêtes.

La vie psychique envahit les décombres industriels telle une végétation... folle. Or, c'est la végétation folle qui donne les augustes forêts. Les augustes forêts sont de la végétation folle qui dure depuis très longtemps.

Le mieux que les institutions réinsérantes et paternalistes de tout bord pourraient faire est de se taire, afin que les gens commencent à entendre le son de leur propre voix. Le mieux qu'elles pourraient faire est de donner ce qu'elles ont à donner sans attendre rien en retour, afin que les bénéficiaires en fabriquent mieux que ce qu'elles peuvent imaginer, mieux que ce qu'en attend le grand manque d'imagination de la société industrielle.

Il s'agit en particulier de laisser les allocataires sociaux retrouver les relations humaines que le monde du travail avait perdues, au lieu de leur asséner comme par jalousie des statuts de nouvelle domesticité.

Pendant ce temps, d'autres friches industrielles demeurent sous l'emprise du paternalisme, avec la honte de soi des "pauvres" et des "assistés", leur fausse influençabilité par un discours du travail qui leur est étranger, la violence sans mots qu'ils opposent aux mots dépourvus de sens, le manque de relations sociales horizontales. Quel traumatisme collectif que l'aventure prolétarienne!

Patience...

Cécily
CHARLEROI (SUITE)

Les exclus
et moi et moi et moi ...

AL vous invite à participer
à la troisième rencontre
le vendredi 23 avril à 20h
à l'Écho des Chavannes,
rue Chavanne, Charleroi.

Infos : Cécily 071/32.61.37

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