fédération anarchiste

L'Union
Européenne

Instrument politique
d'une guerre économique

Élections obligent, voici revenu le temps des discours lénifiants sur l'Union européenne.

À grand renfort de matraquage médiatique, la nomenklatura politique va de nouveau s'évertuer à nous expliquer combien la construction européenne est gage de paix et de progrès. Elle fait bien de nous le rappeler, voire de nous l'apprendre, car de la Bosnie au Kosovo, de démantèlement de services publics en attaque massive contre les acquis sociaux, la chose aurait pu nous échapper.

Il est vrai que chacun voit midi à sa porte. Et l'on veut bien croire que, pour tous ces candidats à la députation, l'Europe est avant tout un chouette job pas trop fatigant et plutôt bien payé. Mais pour la majeure partie de la population, ce qu'elle signifie au jour le jour, c'est la mise en œuvre d'un plan méthodique, patiemment élaboré et cyniquement appliqué, visant à détruire tout ce qui pourrait limiter de quelque manière que ce soit la rente que se font les détenteurs de capitaux sur notre dos. Tout y passe : privatisation du moindre service public dont le secteur privé pourrait tirer quelque bénéfice (les autres bien sûr, on nous les laisse), démantèlement de la protection sociale, y compris des mutuelles, afin que les assureurs y gagnent encore plus, facilités accordées aux délocalisations d'entreprises au sein de l'Union européenne, ce qui permet aux patrons de jouer tranquillement sur les différences de rémunération entre les pays et ainsi d'abaisser toujours plus nos salaires...

Malgré les beaux discours de ces candidats, l'Europe n'est pas une grande idée. C'est une organisation élaborée et dirigée par une classe donnée, dans une époque donnée et pour des objectifs donnés. Elle n'est pas plus faite pour assurer la paix et la prospérité sur ce continent, que le capitalisme et l'État ne sont là pour créer le paradis sur terre. L'Europe est une supercherie du même genre que celles qui tentaient de nous faire croire hier encore que les États-Unis étaient le Pays de la Liberté ou l'Union Soviétique la Patrie des Travailleurs.

La simple observation de la manière dont l'Europe s'est construite nous montre sans ambiguïté que cette structure n'est aucunement là pour le bien commun, mais pour permettre à une petite nomenklatura de privilégiés de continuer à s'engraisser sur notre dos.

Une intégration
économique
menée par les États

La construction européenne a débuté à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette date est suffisamment symbolique, vu l'ampleur des désastres et le nombre colossal de morts, pour qu'on associe, en première analyse, l'Europe avec la paix enfin retrouvée. Nombre de politiciens ne se privent pas d'ailleurs pour en user et en abuser afin de nous faire croire qu'il y aurait là un lien mécanique entre les deux. À les écouter, l'Europe serait née de la paix et l'aurait garantie en retour. La réalité est évidemment bien moins angélique. Elle parle de gros sous, de guerre froide et de mondialisation du capitalisme.

À la Libération, l'Europe était en ruine, ravagée par la guerre, mais aussi et surtout divisée en deux blocs. Les accords de Yalta étaient passés par-là et la marqueterie des États européens était désormais regroupée en deux nasses : l'une à la botte de Moscou, l'autre de Washington. Dans ce contexte de guerre froide qui, de temps à autre,

devenait brûlante (guerre de Corée, blocus de Berlin, guerre du Vietnam...), la question de la reconstruction devint rapidement un enjeu majeur, non pas tant sur le plan social qu'au niveau économique et politique. Ce sont de fait les objectifs et les modalités mêmes de cette reconstruction qui initièrent sur le fond et sur la forme la marche vers l'unification européenne, telle que nous l'avons connue jusqu'à aujourd'hui.

L'Europe occidentale se trouvait, en effet, aux avant-postes face au bloc soviétique. En outre, dans plusieurs de ces pays, les partis communistes étaient pour le moins importants, ce qui représentait aux yeux des élites occidentales un danger potentiel supplémentaire. Le redressement de l'appareil productif et des échanges commerciaux était, de ce fait, une urgence non seulement pour rétablir un certain équilibre et un certain dynamisme dans l'économie mondiale, mais aussi pour éloigner la menace soviétique. Pour les États-Unis, en l'occurrence, il s'agissait de maintenir un semblant de stabilité sociale au sein de son pré carré, tout en rendant à l'Europe une certaine solvabilité économique, car ne l'oublions pas, elle a toujours été un débouché majeur pour l'économie américaine. Elle ne l'a d'ailleurs jamais autant été que depuis cette époque.

C'est en vertu de ces objectifs politico-militaires et économiques que fut lancé, le 5 juin 1947, le plan Marshall. Non seulement, à travers ce dernier, les dollars américains affluèrent pour aider les Alliés à se redresser, mais il lança aussi la marche vers l'unification économique du sous-continent européen. En effet, le bailleur de fond ne se contenta pas d'aider financièrement les gouvernements en place. Il organisa son aide à l'échelle continentale. En d'autres termes, les États-Unis appréhendèrent l'économie européenne dans son ensemble et l'aidèrent à se reconstruire en tant qu'ensemble. Refonder, reconstruire, réorganiser les économies nationales des pays européens non pas séparément, mais comme un tout, ne pouvait évidemment être sans conséquence.

Moins d'un an après le lancement du plan Marshall, un traité de coopération militaire était signé entre plusieurs pays européens. Le 17 mars 1948, l'Union Occidentale était fondée. Elle intègre l'OTAN dès 1950, et se transforme en Union de l'Europe Occidentale (UEO) en 1954. Le premier acte de l'unification européenne fut donc d'ordre militaire. Il instituait un bloc géopolitique intégré au camp occidental : cette construction européenne s'inscrivait bel et bien, malgré ce que certains voudraient nous faire croire aujourd'hui, non pas dans une démarche pacifique, mais dans une logique d'équilibre de la terreur entre les deux blocs.

Le deuxième acte fut d'ordre économique. Le 9 mai 1950, le gouvernement français, par la voix de Schuman, proposa à ses voisins et alliés une construction européenne fondée sur l'unification économique. Alors que l'intégration politique, notamment les différents projets pour fonder des États-Unis d'Europe, avait été systématiquement refusée par les États concernés, l'unification économique fut, en revanche, immédiatement adoptée. Le processus fut tout d'abord limité et ne toucha que quelques secteurs d'activité. Le 18 avril 1951, la Communauté européenne du charbon et de l'acier fut donc créée.

Malgré tout, il était évident dès cette date que l'on ne pouvait en rester là. Le charbon et l'acier n'avaient pas été choisis au hasard. Il s'agissait des deux secteurs clés qui tiraient l'économie des différents États membres de la CECA. L'industrie lourde formait alors la base économique de l'Allemagne, de la France et du Bénélux. Cette première unification ne pouvait en conséquence qu'en entraîner d'autres et déboucher, à plus ou moins long terme, sur une intégration économique globale. Le traité de Rome, signé le 25 mars 1957, ratifia en somme ce qui était déjà joué à l'avance. Avec le Marché commun, le processus d'unification économique se généralisa et s'intensifia rapidement. Il affecta graduellement l'ensemble des secteurs d'activité : l'industrie, puis l'agriculture et le commerce. En ce dernier domaine, les barrières douanières devront être évidemment rapidement enlevées, mais tout d'abord seulement pour les marchandises et les capitaux.

Les droits de douane faisant partie intégrante de la fiscalité de chaque pays, leur suppression impliquait la révision plus globale des modalités d'imposition parmi les États membres de la Communauté européenne. Les différentes fiscalités seront peu à peu harmonisées, comme le disent si poétiquement les politiciens. Ceci signifie en langage plus courant que le taux d'imposition des bénéfices et des grandes fortunes sera nivelé au plus bas évidemment.

La fiscalité touchant à la finance, la finance à la monnaie, ceci nous amène tout naturellement au 1er janvier 1999, avec le lancement de l'Euro. Celui-ci consacre le parachèvement du processus avec une intégration monétaire complète et une unification financière totale. Les spéculateurs pourront désormais agioter sur les différentes places boursières européennes sans avoir à payer le moindre frais de change entre monnaies.

Sans doute l'Europe est-elle une grande idée. Elle s'est construite par un petit jeu d'engrenages, où chaque décision en impliquait une autre plus ample encore. Il s'agit là d'un vrai petit bijou de finesse stratégique et de patience politique. Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est plutôt bien pensé et mené sur le long terme. On peut même dire que c'est la meilleure idée qu'aient eu les politiciens, depuis l'invention de l'État, pour que les capitaux puissent s'engraisser à tour de bras. Car évidemment, puisque la construction européenne est essentiellement une intégration économique, c'est bien l'économie, et donc ceux qui la dirigent et qui la possèdent, qui en profite en premier et dernier lieu. Pour la majeure partie de la population, elle correspond en revanche à un durcissement des conditions de vie et de travail, tout comme la construction des États avait signifié naguère la généralisation et le durcissement de l'exploitation salariale.

Construction européenne
et mondialisation
du capitalisme

La construction européenne est tout aussi fortement liée au développement du capitalisme que l'était hier l'édification des États-Nations.

À quoi correspondait cette dernière, si ce n'est à la nécessité d'abattre les différences régionales, les barrières d'octroi et autres freins au commerce ? À quoi a-t-elle servi si ce n'est à unifier le marché à l'échelle de pays, c'est-à-dire les conditions d'échange et de production, et ainsi à autoriser et accompagner la montée en puissance d'une bourgeoisie nationale ? À quoi correspond aujourd'hui la construction européenne, si ce n'est à la mondialisation du capitalisme ? À quoi sert-elle toujours si ce n'est à unifier le marché mais cette fois-ci à l'échelle continentale et à favoriser la montée en puissance d'une bourgeoisie européenne ?

Certes, la logique politique sous-tendant l'édification européenne consistait initialement à relancer une économie en ruine et à prévenir toute menace soviétique, mais cela fait longtemps que la reconstruction n'est plus à faire et que cette crainte a disparu, bien avant d'ailleurs l'effondrement du bloc de l'Est. Ce que recherche aujourd'hui le politique, et cela au moins depuis les années 1970, c'est bien l'unification économique de l'Europe, afin de permettre la constitution d'un système capitaliste européen et de favoriser la montée en puissance d'une bourgeoisie continentale qui serait à même de lutter à armes égales avec ses homologues américains et nippons.

Que la mondialisation de l'économie débouche sur un capitalisme organisé en grands blocs continentaux, comme il l'était hier en amas nationaux, est évidemment une autre affaire. Que les capitalistes, en tant que tels, cherchent à se regrouper en fonction d'une proximité toute géographique est encore plus douteux. Les fusions, les coalitions, les investissements se font bien plus dans une logique de rentabilité économique maximale, qu'en vertu d'une quelconque proxi-mité culturelle et encore moins géométrique. Toutefois, si l'État et le Capital sont indissolublement liés, ils ne sont pas pour autant identiques. Ils ne sont pas dirigés par les mêmes factions du pouvoir et n'obéissent pas aux mêmes contraintes.

La stratégie de continentalisation de l'économie et le caractère foncièrement chauvin de cette optique sont relativement spécifiques à la nomenklatura politique, car ils découlent de ce qu'est par essence une structure de domination politique. Si le capitalisme peut se déployer d'un point à l'autre de la planète, s'il peut réorganiser relativement rapidement son appareil de production et ses circuits d'échange, l'État est, en revanche et par nature, fortement territorialisé. L'État crée le territoire et ses frontières, mais il existe aussi à travers lui et à travers elles. État et territoire sont indissolublement liés et c'est bien en vertu de cette contrainte que les politiques agissent. Ce qu'ils tentent de faire aujourd'hui en construisant l'Europe et en songeant même à l'élargir encore, c'est de reporter à l'échelle continentale ce qui hier leur avait si bien réussi à l'échelle nationale. C'est de construire une nouvelle structure de domination politique qui se déploierait sur une aire élargie. L'édification européenne ressemble ainsi, sous bien des égards, à la construction des États-Nations, car elle obéit aux mêmes règles et poursuit les mêmes objectifs.

À l'instar de ce que fit hier l'État pour le marché national, le premier objectif de la construction européenne est aujourd'hui d'unifier le marché européen. Il s'agit d'homogénéiser les conditions d'échange, mais aussi de production sur l'ensemble du continent. En d'autres termes, il faut que les modalités et les coûts de production et de commerce soient comparables d'un bout à l'autre de l'Europe. L'Union européenne n'étant pas plus neutre que l'État ne l'est, ce vaste mouvement n'est pas une simple mise en cohérence. Il donne lieu en tout domaine à la destruction systématique de tout ce qui pourrait grever les bénéfices. L'unification du marché implique en outre la normalisation des coûts liés à la main-d'œuvre et, plus précisément, l'alignement des niveaux de rémunération, des conditions de travail et de protection sociale. Une fois encore, le niveau de référence choisi est le plus intéressant pour les patrons. On opte à chaque fois pour ce qu'il y a de plus bas dans l'ensemble des pays de l'Union et donc de plus désavantageux pour les salariés.

Le marché unique induit, enfin, un nouveau partage, si l'on peut dire, entre sphère privée et sphère publique, entre ce qui revient aux entreprises privées et ce qui échoit au service public. Comme pour les conditions de travail, chaque pays possédant un partage spécifique entre les deux, ceci permet à la construction européenne de servir d'alibi à une vaste privatisation de tout ce qui pourrait représenter une source de bénéfice supplémentaire. Si besoin est, on va jusqu'à trier au sein d'un même service public ce qui est rentable et ce qui ne l'est pas, comme on a pu le voir en France avec la séparation entre la Poste et France Télécom, puis entre le RFF (Réseau ferré français) et la SNCF.

N'ayons crainte, le secteur public subsistera. Les politiques y laisseront tout ce qui ne peut pas rapporter le moindre kopeck à leurs amis. Nous aurons ainsi l'ineffable plaisir d'éponger les déficits de cette portion congrue avec nos seuls impôts, car ce n'est pas la contribution des entreprises, réduite au minimum, qui pourra nous aider à combler ce tonneau des Danaïdes qu'on nous fabrique avec tant de soin.

Si le premier objectif était d'offrir aux capitalistes une base économique élargie (géographiquement) et renforcée (au détriment des travailleurs), le second vise, au moyen du regroupement d'entreprises, à favoriser la concentration du capital, la formation de quelques géants qui pourront participer pleinement à la guerre économique mondiale et qui auront ainsi toutes les chances de se faire une place en or parmi l'oligarchie de la planète.

Que les capitalistes soient dans une telle logique, est, répétons-le, une autre affaire. Les fusions, acquisitions et autres Offres Publiques d'Achat s'effectuent non seulement à échelle continentale mais aussi et surtout au niveau mondial. Les propriétaires du système économique se regroupent depuis plusieurs décennies au niveau planétaire et l'on peut douter qu'ils aient une quelconque envie de se laisser cadenasser à un sim-ple niveau continental ou régional. S'ils n'a-dhèrent pas sur le fond, du moins pas tous, aux objectifs définis par les politiques, le moins que l'on puisse dire toutefois, c'est qu'ils ont tout lieu de se réjouir de la construction européenne, car elle leur permet de se renforcer encore et toujours. Ce n'est pas sans raison que les patrons soutiennent si massivement l'Europe.

La construction européenne
ou
la modernisation de l'État

La construction européenne favorise le capitalisme et pénalise d'autant les prolétaires. Et ceci n'est pas la conséquence d'une mauvaise gestion ou d'une mauvaise orientation donnée par tel ou tel courant politique. Si l'édification européenne favorise ostensiblement le capitalisme, ce n'est pas parce qu'elle est dirigée et orientée par les sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens. C'est parce que cette unification de l'Europe est, en dernière analyse, la perpétuation du vieux processus qui donna naissance hier aux États-Nations. C'est parce qu'elle n'est, en d'autres termes, qu'une tentative des politiques de reporter à l'échelle continentale l'alliance multi-séculaire qui lie gouvernements et patronats, qui relie depuis toujours État et Capital.

L'un et l'autre ne sont que deux aspects (1) d'un seul et même système de domination. Le premier a pour mission de nous mâter, de nous encadrer, de nous contrôler, en un mot comme en cent de nous gouverner, afin de permettre au second de nous exploiter en toute tranquillité. Le moins que l'on puisse dire, c'est que pour la majeure partie de la population, pour la masse des prolétaires, pour ceux qui n'ont que leur force de travail pour survivre, cette édification ne peut être que funeste. Nous devons la combattre tout comme nous combattons l'État. L'un et l'autre ne sont là que pour nous livrer pieds et poings liés aux exigences du capitalisme. L'un et l'autre signifient la guerre, l'exploitation et la misère pour la majeure partie de la population de l'Europe, mais aussi en dehors de l'Europe.
 

Fédération Anarchiste


(1) Deux aspects seulement et non pas toute la domination sociale. L'État et le capitalisme ne sont que les formes modernes de la domination sociale, qui en a adopté d'autres dans l'Histoire, comme le féodalisme ou la monarchie absolue. En outre, la domination sociale ne se réduit pas aux seuls aspects politiques et économiques. La religion en est une autre facette ainsi que l'oppression des femmes.

LA SUITE DANS LA L'ÉDITION PAPIER...



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