écologistes
Lettre ouverte à

Daniel Cohn-Bendit


... d'un libertaire qui n'a pas
troqué ses convictions contre
une belle carrière politique.

Je suis venu le 18 avril au meeting orga-nisé par les Verts parisiens Paris.

Je comptais comprendre mieux votre point de vue et votre mode de fonctionnement et, au besoin exprimer mon opinion, comme autrefois on faisait dans les réunions électorales. J'ai, en effet, beaucoup appris.

Des dirigeants se sont exprimés sur des sujets qui sont plutôt consensuels chez les Verts - participation des jeunes, circulation, hostilité à la bagnole et au nucléaire, critique des agissements de la mairie de Paris, libéralisation des drogues douces.

Lorsqu'il s'est cependant agi d'évoquer la guerre en Yougoslavie, et que lecture a été faite du communiqué résumant la position adoptée par le Comité National des Verts, quelques remous ont vite parcouru la salle. Tout le monde, dès lors, attendait la vedette du jour et ses explications. Nos espérances n'ont pas été déçues. J'ai rarement entendu des propos aussi malhonnêtes que les tiens, et pourtant ces derniers temps on a été gâtés.

Tu as présenté l'intervention de l'OTAN comme une nécessité absolue pour sauver le peuple kosovar de l'épuration ethnique, en disant qu'elle avait trop tardé. Tu as rappelé Hitler, Auschwitz, la deuxième guerre. Tu as dit qu'il fallait se battre pour un Kosovo multi-ethnique, en protégeant ensuite la minorité serbe qui y réside et y résidera encore, et que pour cela il fallait une intervention militaire au sol.

Ceux qui s'opposent à cette logique ont été assimilés aux munichois et généralement rangés sous la rubrique paléo-communistes. Mais quand il y a eu des contestations dans la salle, tu as bien compris de quel bord venaient les critiques et - après avoir dit Vous pourrez répondre après, pour calmer les esprits - toi et la brochette des dirigeants de ton parti, vous vous êtes bien gardés de donner la parole ne serait-ce qu'à une seule des voix qui demandaient à s'exprimer.

Mais pourquoi ternir l'image de tolérance des Verts dans un contexte semblable ? L'enjeu devait être de taille ! En effet, vous avez recollé les morceaux le matin, vous avez mis le Parti en ordre de bataille et toute intervention qui pouvait mettre en cause cette belle unité était à écarter : tout en critiquant les paléo-communistes vous avez ainsi mis en pratique les vieilles méthodes de la belle époque du PC que vous semblez critiquer, où les majorités étaient acquises à 99,99% et toute voix difforme expulsée. Les Verts sont un parti jeune, mais les anciennes pratiques le rattrapent vite.

Ce qui se passe au Kosovo n'est pas le produit du hasard, loin de là ; tu as cité le plan d'épuration ethnique dressé par l'académie des sciences de Belgrade et la détermination de Milosevic à le mettre en pratique pendant une décennie, et bien sûr, tu n'as pas passé sous silence les responsabilités de l'État croate dans sa propre purification ethnique.

Tu le compares à Hitler qui a fait ce qu'il disait dans Mein kampf. Tu parles des munichois qui osent émettre des doutes sur les finalités humanitaires des bombardements de l'OTAN. Tu dis : Nous sommes tous responsables.

Je partage l'horreur pour ce qui se passe au Kosovo et pour ce qui s'est passé en Yougoslavie depuis dix ans. Mais mon désaccord est profond avec le reste de ton analyse.

Premièrement, je crois que pour comprendre ce qui se passe, ce n'est pas dans la deuxième guerre mondiale qu'il faut chercher des antécédents, mais dans celle qui l'a précédée et déterminée : la première ; quand on commence le dépeçage des empires multinationaux au bénéfice des États nationaux qui se forment partout en Europe. L'épuration ne fait que pousser à ses ultimes conséquences la logique intrinsèquement perverse de l'État-nation, qui d'ailleurs montre ses limites au plus haut degré dans les Balkans, où les peuples se sont mélangé pendant des siècles. Les grandes puissances avaient accepté à l'époque des solutions de compromis ; leur comportement des dix dernières années amène plutôt à penser qu'elles acceptent, aujourd'hui, la solution du regroupement ethnique comme le moindre mal pour pouvoir contrôler la situation.

Deuxième remarque : nous serions tous responsables. Tu sais parfaitement que nous ne sommes pas responsables de ce que nos États respectifs sont en train de faire. Personne n'a demandé notre avis sur les grandes questions de société (on aurait plutôt tendance à nous taper dessus si on cherche à le donner), que ce soit sur le nucléaire, les transports, les privatisations des services publics ou les sauvetages des banques en faillite. À plus forte raison, on ne nous demande pas notre avis - et aux parlements nationaux non plus - sur une guerre qui reste toujours non déclarée. Ce qu'on nous demande c'est de nous ranger du bon côté.

Or, face, à la propagande serbe, comme à celle des États occidentaux, la seule chose pertinente que nous puissions concrètement faire, c'est de ne pas succomber à la passion guerrière, c'est de garder l'esprit lucide, de dénoncer ceux qui essayent de nous tromper. Car c'est bien de tromperie qu'il s'agit,, quand tu nous racontes par exemple qu'il faut se battre pour un Kosovo multi-ethnique, où la minorité serbe serait protégée.

Tu sais bien que les objectifs de Rambouillet (autonomie du Kosovo) étaient un leurre. Tu sais bien que le nettoyage actuel ne fait que continuer et compléter celui déjà opéré en Slovénie, Croatie, Republika Srpska, Herceg-Bozna ou en République Bosniaque musulmane, où des populations fortement mélangées ont laissé la place à des mini États "purs" à 80-90%.

Pendant dix ans, les spécialistes de la question n'ont pas arrêté de dire qu'en Croatie, en Bosnie c'était horrible, mais au Kosovo, ce serait bien pire. Qu'ont fait les États occidentaux - qui aujourd'hui prétendent nous enrôler - pour aider Rugova, pour soutenir l'opposition et les étudiants qui se battaient à Belgrade ou le grand mouvement serbe d'insoumission face à la guerre ?

Tu sais parfaitement que les bombardements de l'OTAN n'ont nullement le but de protéger la population albanaise du Kosovo mais de montrer que l'Occident est capable de taper du poing sur la table, d'imposer sa loi, et que leur effet pratique a été d'accélérer le mouvement d'expulsion d'un côté et de déstabiliser toute opposition interne de l'autre.

Tu sais bien que la possibilité d'une coexistence des Albanais et des Serbes au Kosovo aujourd'hui n'est plus un projet ni un rêve mais de l'histoire ancienne : l'alternative est désormais entre protectorat otanien, partition d'entités purifiées et/ou indépendance, avec toutes les conséquences possibles de recomposition d'une grande Albanie et d'embrasement des pays restés jusque là à l'écart.

Tu sais que ça n'a aucun sens de donner un chèque en blanc aux mêmes États et aux mêmes décideurs qui pendant dix ans n'ont rien empêché de ce redécoupage.

Tu sais bien que personne parmi les citoyens de base n'a le pouvoir de décider quoi que ce soit. Que le choix n'est pas entre l'impuissance et le soutien à l'OTAN : l'impuissance ne se choisit pas. Au mieux, on peut l'avouer honnêtement au lieu de se ranger derrière les arguments de la propagande pro-serbe ou pro-occidentale. Il y aussi ceux qui jouent la mouche du coche (ou du convoi militaire, en l'occurrence), mais c'est un rôle qui est réservé aux vedettes et pas au commun des mortels.

Quand tu dis qu'il faut que la France commence à accueillir les déserteurs serbes, tu oublies que la même France les a expulsés dix ans durant.

Les citoyens de base ont compris que la méfiance envers les États s'imposait, sinon comment expliquer que pendant que Jospin refusait l'entrée des réfugiés kosovars, 300.000 personnes se soient proposées pour en accueillir chez eux ?

Un autre enjeu peu avoué de cette guerre est la constitution d'un nationalisme européen qui soit capable de faire échec aux Américains, et ce n'est pas forcement dans le ringard et pitoyable Produisons français de ce qui reste du PC qu'on le trouve. Les porte-drapeaux de ce nouveau nationalisme, c'est souvent dans les rangs d'une gauche plurielle qui gouverne la quasi-totalité des pays d'Europe qu'il faut les chercher aujourd'hui.

J'en profite enfin pour mettre le doigt sur un autre amalgame que tu as fait dans la presse et qui de nos jours tente de nombreux idéologues "humanitaires" : le rapprochement entre la révolution espagnole et la guerre déchaînée par les nationalismes post-yougoslaves. Or, mis à part le fait qu'il s'agit bien d'une guerre - avec son cortège d'expulsés, de déportés, de peurs, de misères, de souffrances, de prévarications contre les civils, comme dans toutes les guerres - il n'y a vraiment rien de commun avec la guerre civile espagnole. Ni le contexte international, ni les responsabilités, ni les forces sur le terrain, ni les mobiles politiques, économiques, sociaux, idéaux. Il n'y a rien de commun entre la tentative de s'opposer - à travers une révolution sociale - au fascisme international triomphant et qui prépare une guerre mondiale et le recyclage de la bureaucratie yougoslave en plusieurs groupes dirigeants nationalistes - qui en Bosnie n'ont pas hésité à s'allier entre eux pour marginaliser les "partis citoyens", partisans de l'unité multi-ethnique de l'autre. La propagande de l'OTAN n'a rien à voir avec la révolution espagnole. Malheureusement, aujourd'hui elle n'a plus grand chose à voir non plus avec la préservation de la multi-ethnicité dans les Balkans...
 

Gianni Carrozza


LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 218

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