libertaire anarchiste anarchisme

ALLEMAGNE
Que sont les Grünen devenus ?

Des Verts
de toutes les couleurs

À l'heure où les Écolos belges
se pressent aux marches du Palais,
nous avons demandé à René Hamm
de nous retracer l'histoire récente
de leur modèle allemand : les Grünen.

Après avoir jeté progressivement tous leurs principes originels aux orties pour intégrer l'establishment jadis honni, les Grünen se préoccupent aujourd'hui bien moins de la sauvegarde de la planète que de la poursuite de leur participation à la coalition sous la houlette de Gerhard Schröder.

Petra Kelly doit se retourner dans sa tombe, déclara, excédé, Walter Schwenninger de Tübingen, arborant un vieux foulard mauve avec l'inscription Non aux armes de destruction massive, le 23 avril lors du congrès des Grünen du Bade-Wurtemberg à Ulm. Celle dont il invoqua le souvenir avait conçu les Grünen, fondés officiellement les 12 et 13 janvier 1980 à Karlsruhe, comme un parti anti-partis, écologique, démocratique à la base, social, non-violent. La lauréate 1982 du Prix Nobel alternatif (1) espérait qu'ils ne renonceraient jamais à ces postulats. Lorsqu'elle décéda, le 1er octobre 1992, à son domicile de Bonn, assassinée par son compagnon, l'ex-général Gert Bastian, converti au pacifisme, qui se suicida avec son Derringer spécial calibre 38, la formation, déjà bien intégrée à la sphère politicienne, avait renoncé à maintes options essentielles que les militant(e)s de la première heure avaient voulues immuables.

Biographie trafiquée

L'adoption, le 13 mai, par 444 des 769 délégués (58 %) réunis en congrès extraordinaire à Bielefeld (Rhénanie du Nord-Westphalie), d'une position cautionnant, de facto, les pilonnages sur la Serbie, apparaît comme l'aboutissement d'une évolution observable depuis le premier embrasement dans les Balkans à partir de juin 1991. Si au congrès de Bonn du 8 et 9 octobre 1993, 90 % des mandataires rejetèrent toute intervention de troupes, les Realos, autour de Joschka Fischer, Hubert Kleinert, Daniel Cohn-Bendit, grignotèrent peu à peu du terrain, prônant un assouplissement en matière de relations internationales et de défense. Pour le dernier nommé, toute personne hostile à l'envoi de bataillons en Bosnie est de droite (2). L'ancien trublion soixante-huitard, ne reculant devant aucune ineptie, justifia même, lors d'un débat diffusé le 31 août 1995 sur la seconde chaîne allemande, la création par le général De Gaulle de la force de frappe !... C'est la lettre de douze pages transmise le 30 juillet 1995 par Joschka Fischer à ses collègues dans laquelle il exposa ses réflexions quant à la dramatique situation dans l'ex-Yougoslavie, qui provoqua la césure. Le 30 juin 1995, à la tribune du Bundestag, il reprocha au gouvernement Kohl d'attiser la dynamique de l'escalade ; ce jour-là, le Parlement arrêta la décision historique d'envoyer 14 avions de chasse Tornado pour seconder la force de réaction rapide implantée sur le mont Igman au-dessus de Sarajevo (3). Mais après la chute des enclaves musulmanes de Srebrenica, le 11 juillet 1995, et de Zepa, le 25, le fils de boucher plaida en faveur d'une protection militaire des dernières zones de sécurité. Les Grünen ne peuvent plus, insista-t-il, courber l'échine devant le nouveau fascisme... La purification ethnique exige de nouvelles réponses. La question bosniaque constitua, dans son optique, un test quant à l'élaboration d'une politique extérieure crédible. De cette époque date l'inébranlable ambition de Joseph Martin Fischer : accéder à l'horizon 1998 au poste de ministre des Affaires étrangères. Le 6 décembre 1995, il vota avec 21 de ses 49 collègues verts au Bundestag pour la participation de 4.000 soldats allemands à la force multinationale de l'OTAN en Bosnie-Herzégovine.

Son cursus prête le flanc aux persiflages. Au début des seventies, il animait, à Francfort-sur-le-Main, une troupe de nettoyage liée au groupe Combat révolutionnaire, jouant les vigiles auprès des squatters. Le dimanche, dans une forêt du Taunus, il inculquait à une quarantaine de camarades la technique du jet de pierres. La guérilla urbaine se circonscrivit à quelques escarmouches sporadiques. À en croire Christian Schmidt, ancien rédacteur du mensuel satirique Titanic, Fischer et les gars de son gang ne s'impliquèrent pas directement dans les luttes contre l'industrie nucléaire et l'adjonction à l'ouest d'une piste d'atterrissage sur l'aéroport de Francfort. La flexibilité réputée des Spontis, estampillée à tort de "libertaire", s'accompagnait depuis toujours d'une relégation au second plan des contenus politiques au profit des ambitions de leurs leaders, Fischer et Cohn-Bendit (4).

Barbara Köster, ex-compagne de DCB, décrit ainsi l'entrisme de ces gens-là : Ils pratiquent chez les Grünen ce qu'ils ont toujours fait : quelque chose se crée, ils y mettent le pied, ensuite ils en prennent les commandes, et puis le projet s'écroule car ils lui ont ôté toute consistance (5). Le 10 mai 1976, après le décès suspect d'Ulrike-Marie Meinhof de la Rote Armee Fraktion, Joschka Fischer monta un commando qui balança des cocktails Molotov sur un véhicule de police, provoquant des brûlures à 60 degrés chez l'agent Jürgen Weber. Sentant le vent tourner, il trafiqua quelque peu sa biographie en gommant l'adjectif violente du compte-rendu d'une harangue prononcée le 12 mars 1974 dans laquelle il avaitjustifié la résistance de masse contre la violence réactionnaire.

Cet escamotage et ses indéniables talents de rhétoricien lui valurent de figurer en bonne place en vue des législatives du 6 mars 1983. Ce dimanche-là, pendant que les alternatifs autogestionnaires prirent une veste aux municipales à Strasbourg, de l'autre côté de la frontière, les Grünen dépassèrent pour la première fois la barre des 5 % à un scrutin national : 5,6 % - 28 sièges. Le chauffeur de taxi avait franchi le Rubicon et put dès lors fignoler son plan de carrière. Son dérapage verbal du 18 octobre 1984 au Bundestag n'aura pas nui à cette dernière : Avec votre permission, vous êtes un trou du cul, lança-t-il à Richard Stücklen, le président de séance qui venait d'expulser Jürgen Reents, lequel avait reproché à Helmut Kohl d'avoir perçu des subsides de l'industriel Flick pour parvenir au sommet. Le 12 décembre 1985, Joschka Fischer prêta dans le Landtag à Wiesbaden le serment d'investiture au poste de ministre de l'Environnement de Hesse. Les tennis Nike qu'il portait à cette occasion sont exposées au musée allemand du cuir à Offenbach. Treize ans plus tard, il concrétisa son rêve : devenir le chef de la diplomatie dans l'Allemagne réunifiée. Le transit de la violence révolutionnaire à celle de l'État (6) s'apparente à un processus d'estompement de toute radicalité. Par conséquent, une administration rouge-verte du statu quo ne représente aucune menace pour les dirigeants (7).

Paradigme perdu

Le jeudi de l'Ascension 1999, Joschka Fischer s'adressa aux Verts, en qualité de vice-chancelier dans une ambiance des plus survoltées. De retour de l'hôpital, où l'on soigna son oreille droite endommagée par le jet d'un récipient de peinture rouge (8), il jura avoir entrepris tout ce qui était en [son] pouvoir pour éviter la confrontation et prévint qu'il ne mettrait pas en œuvre une motion réclamant un arrêt unilatéral et inconditionnel des frappes aériennes. Un camouflet supplémentaire à ses amis et un déni de leur souveraineté de jugement. Quelle qu'eût été la teneur de la décision, le gouvernement n'aurait pas dévié d'un pouce de sa ligne belliciste. La motion élaborée par le comité directeur, dosage entre mauvaise conscience et révérence au "pragmatisme", préconisa une cessation temporaire des raids, sans préciser de délais, pour favoriser d'éventuelles négociations sur la base du papier rédigé par Joschka Fischer pour le G8, moins humiliant pour Slobodan Milosevic que le traité de Rambouillet du 23 février signé à Paris le 18 mars par la partie albanaise. La version soumise au despote, différente de celle présentée aux députés dans les capitales européennes, stipulait la mise sous tutelle par 28.000 soldats de l'OTAN, jouissant d'une immunité absolue, de la Serbie et du Montenegro. Évidemment, des discussions au sein d'un parti, de surcroît partenaire-junior dans une coalition, ne sauraient influencer une instance qui fixe les contours de la géopolitique mondiale. En revanche, le vote de Bielefeld a une indéniable portée interne. Pour la première fois, dans une conférence ou une assemblée générale des Grünen, une majorité d'individus approuva le primat de la logique militaire. Annelie Buntenbach, une des sept députés à n'avoir pas avalisé, le 25 mars, l'implication de troupes allemandes au Kosova (9), perçoit un changement de paradigme dans le parti, guère surprenant au regard des innombrables revirements, dérives et renoncements depuis le début des années 90.

Le 29 mars 1983, jour de leur entrée au Bundestag, les Grünen déployèrent toute une symbolique qui marquerait, du moins dans la phase initiale, leur mode d'action et de fonctionnement : défilé dans le centre de la capitale en compagnie de militants de divers comités de citoyens, apparition lors de la première séance avec un sapin afin d'attirer l'attention sur le dépérissement des forêts généré par les pluies acides, un immense globe pour insister sur la dimension planétaire des questions qu'ils soulèveraient (surarmement, famines, dévastation des écosystèmes, dictatures..), des plantes vertes et cactus pour égayer une atmosphère pesante héritée de 34 années de quadripartisme. Ils promirent de porter sur le devant de la scène les aspirations tiers-mondistes, féministes, environnementalistes... ainsi que des besoins vitaux refoulés jusqu'alors.

L'espoir de renouveau dépassa largement les frontières où l'on avait également enregistré avec étonnement le premier succès d'une liste verte, le 7 octobre 1979 à Brême (5,1 % - 4 élus).

Le mouvement écologiste vit le jour à Wyhl au pied du Kaiserstuhl (Bade-Wurtemberg). La lutte contre le projet d'une centrale de 1.362 mégawatts en face de Marckolsheim (Bas-Rhin), qui dura de juillet 1973 à septembre 1983, culmina le 23 février 1975 : 30.000 personnes du Dreieckland inaugurèrent l'occupation du site qui se prolongea jusqu'en novembre. Le gouvernement régional renonça finalement au chantier. Dans les seventies et jusqu'au milieu des eighties, Brokdorf, Gorleben, Kalkar, Wackersdorf... devinrent également des hauts-lieux de la contestation, sans oublier évidemment les immenses cortèges contre l'implantation des fusées Pershing et des Cruise Missiles (le 10 octobre 1981, 300.000 à Bonn ; le 10 juin 1982, 400.000 dans la capitale à l'occasion du sommet de l'OTAN ; une chaîne humaine de 115.000 reliant sur 110 kilomètres Vaihingen et Neu-Ulm, ponctuant, de même que des rassemblements dans plusieurs grandes villes, huit jours d'action du 15 au 22 octobre 1983...). À l'époque, les Grünen militaient pour la dissolution des blocs et le désarmement unilatéral.

Parallèlement à l'accroissement de leur audience, en particulier aux législatives du 25 janvier 1987 (8,3 % - 44 sièges), ils se déchiraient dans des querelles d'influence, qui nuirent à leur image, surtout que, contrairement à leurs adversaires, ils étalèrent leurs discordes au grand jour. Au congrès des perspectives à Bad Godesberg, les 18 et 19 juin 1988, ils fêtèrent une ultime fois la révolution, la subversion, l'anticapitalisme, la résistance.

Le départ de Jutta Ditfurth, Manfred Zieran et des fondamentalistes, à l'issue du congrès de Neumünster des 27 et 28 avril 1991, ouvrit la voie aux super-réalistes dont les approches déteignirent peu à peu sur l'aile "gauche".

Après l'échec cuisant aux législatives post-réunification du 2 décembre 1990, les Grünen se refirent une santé. Le 16 mai 1993 à Leipzig, ils fusionnèrent avec l'Alliance 90 de l'est. Le 12 juin 1994, ils raflèrent, grâce à leurs 10,1 %, 12 des 99 fauteuils dévolus à la "grande Allemagne" dans l'hémicycle strasbourgeois. Le 16 octobre suivant, ils retrouvèrent les bancs du Parlement (49 places). L'adaptation à l'air du temps impliqua le sacrifice des beaux idéaux de jadis sur l'autel des raisons d'État. La longue marche à travers les institutions prônée par Rudi Dutschke (10), l'ancien meneur de l'Union socialiste des étudiants allemands, se transforma en une chasse avide aux postes et aux gratifications.

Personae gratae

Dans le programme pour la législature du siècle (!), le 27 septembre 1998, ne figurent plus la sortie de l'OTAN, qui nuirait au dialogue international et susciterait des craintes d'une voie particulière, ni la suppression de la Bundeswehr. Quoiqu'en recul par rapport à la consultation précédente (6,7 %), les Grünen, toujours la troisième force sur l'échiquier, comptaient bien saisir la chance historique d'occuper les plus hautes charges exécutives (11). Ils plastronnèrent même en prétendant vouloir négocier les yeux dans les yeux avec les sociaux-démocrates. Mais ils imprimèrent vite que ceux-ci dicteraient le rythme et le substrat des "réformes". Cependant, commentant le contrat de coalition signé le 20 octobre 1998, Kerstin Müller, qui dirige avec Rezzo Schlauch la fraction parlementaire, se répandit en transes : Un épais fil vert traverse l'accord, et pour cela, celui-ci représente pour nous une grande victoire.

Plus de huit mois après, le texte est complètement battu en brèche et les deux chapitres portant un cachet vert ont d'ores et déjà subi maintes retouches. La sortie du nucléaire semble reportée aux calendes grecques ; le dernier des 19 réacteurs pourrait ne cesser de turbiner que d'ici... 2029 et concernant le code de la nationalité, la refonte du jus sanguinis datant de 1913 n'a que peu à voir avec le libellé initial. Bonn a souscrit au modèle en vigueur en Rhénanie-Palatinat où SPD et les libéraux du FDP gouvernent de concert : les enfants nés en Allemagne obtiennent la nationalité, mais doivent opter avant l'âge de 23 ans pour un passeport ; les étrangers de la première génération ne peuvent prétendre automatiquement à la double nationalité. Les Grünen, d'ordinaire attachés à une acception très ouverte du droit d'asile, ne trouvent rien à regimber à l'expulsion de réfugiés kurdes vers la Turquie. Alors qu'il y a peu, ils s'insurgeaient de l'utilisation contre des populations civiles, par l'artillerie du Bosphore, de tanks Leopard et MTW 113 livrés par l'Allemagne, la plupart d'entre eux se satisfont des allégations du ministère des Affaires étrangères : pas de preuves tangibles, que des journaux et le magazine Monitor de la première chaîne avaient fournies. Non seulement ils ne foutent plus la trouille aux bourgeois, mais ils sont régulièrement personae gratae à des symposiums patronaux. À l'été 1996, Franz Schloser, un des pontes de l'Industrie et du Commerce, formulait le vœu que les Verts deviennent le correctif libéral des sociaux-démocrates (12), sans doute trop néo-keynésiens à son goût.

Les ex-spontanéistes souscrivent également à la monnaie unique. Le 5 mai, aucun des 17 parlementaires européens verts (d'Allemagne ou d'ailleurs) présents n'a refusé la confiance à Romano Prodi, le nouveau président de la Commission. Les dirigeants phosphorent sur des thèmes susceptibles d'attirer la jeunesse et les classes moyennes ; certain(e)s misent sur les nouvelles technologies à l'égard desquelles les Verts avaient longtemps exprimé leur défiance. Des écolos dignes de cette appellation ne devraient-ils pas promouvoir, en s'appuyant par exemple sur les études sérieuses des Öko-Institute de Darmstadt et de Fribourg-en-Brisgau ou de l'Institut pour le Climat, l'Environnement et l'Energie de Wuppertal, une réforme fiscale audacieuse qui favoriserait les énergies renouvelables et créerait des dizaines de milliers d'emplois ?

Le parti ne remplit plus d'autre rôle que de légitimer les desseins de Joschka Fischer, le roi de la continuité, à l'apogée de sa popularité, alors que les sondages indiquent une érosion de celle de l'Alliance 90/Grünen. Peu lui chaut que les démissions se multiplient (environ 1.200 depuis fin mars), que les anciens ne se reconnaissent plus dans le "fan club" taillé à sa mesure. Le 29 mars, Claudia Haydt, conseillère municipale à Tübingen, fut une des premières à claquer la porte. De pacifiste, l'Alliance 90/Verts est devenue va-t'en-guerre. Un parti qui use du vocabulaire orwellien, qui bafoue le droit international et tolère que les militaires allemands soient à nouveau mobilisables partout dans le monde, ne peut plus être le mien, avait-elle écrit dans sa missive de rupture. Pour Susanne Uhl, une des cinq dissidentes de la liste verte hambourgeoise à lui emboîter le pas, Bielefeld n'est que le dernier exemple, certes le plus grave, des tendances néo-libérales des Grünen. Tom Koenigs, ex-argentier à la ville de Francfort-sur-le-Main, s'est prononcé depuis belle lurette en faveur d'un capitalisme débarassé de la bureaucratie, de l'encroûtage, du corporatisme, des structures oligopolistiques (13). Il cerne dans la modernisation des marchés financiers et dans l'accès facilité à la Bourse des clés de la prospérité. Il ne verrait aucun inconvénient à tout privatiser, sauf la police et le conseil municipal.

Amertume

Joschka Fischer partage ces vues. Lors du marathon de Hambourg, le 19 avril 1998, il portait le dossard 50 (son âge d'alors) frappé du sigle de Shell, le sponsor de la course.

Homme résolument moderne, il pratique le jogging ; il avait perdu 35 kilos en 18 mois après le départ de sa troisième épouse, fin 1996. Le 17 avril 1999, il convola à nouveau en justes noces avec Nicola Leske (29 ans), apprentie journaliste qu'il avait rencontrée pendant qu'elle effectuait un stage au siège des Grünen. Depuis qu'il la fréquente, il aurait à nouveau des goûts de luxe... Il apparaît bien comme le prototype du caméléon opportuniste. Il répliqua un jour à Petra Kelly : les visionnaires n'ont rien à faire sur les bancs du gouvernement. La précitée incarna, elle, la multidimensionnalité de l'écologie. Pas une cause qu'elle n'embrassât : les Tibétains, les Indiens d'Amérique, les aborigènes d'Australie, les dissidents chinois, soviétiques, est-allemands... Elle semblait douée du don d'ubiquité, ne ménageant jamais sa peine, au prix de sa propre santé.

Que subsiste-t-il du flamboyant élan d'antan ? Des réminiscences des débuts sans compromission, de la rébellion radicale et joyeuse, comme l'irruption des treize sorcières de la GAL, qui siégèrent à la Diète de Hambourg jusqu'au 17 mai 1987, après les 10,4 % du 9 novembre 1986 engrangés par la Frauenliste, entièrement composée de représentantes du "deuxième sexe", un exemple unique au monde.

Beaucoup de membres d'origine qui ont contribué à l'élaboration du programme, façonné notre image, élaboré le projet pour une nouvelle société, une autre culture, une politique alternative, ont quitté nos rangs. L'arrivée de nouveaux dont certains visent une carrière rapide ont modifié le rapport de forces. Le parti n'incarne plus l'intérêt commun... Je souffre que notre formation renonce à ses idées, justement à une époque où l'on pourrait a priori atteindre davantage par la présence dans le cabinet.

Se pose la question s'il ne serait pas plus raisonnable de demeurer dans l'opposition. Chaque fois que les Verts, pas uniquement en Allemagne, participent à l'exécutif, ils s'écartent énormément de leurs positions basiques (14), constate avec amertume Wilfried Telkämper, signataire avec ses collègues Hiltrud Breyer, Elisabeth Schroedter (15), Frieder-Otto Wolf et six candidat(e)s au Parlement européen d'une résolution contre les bombardements en Yougoslavie (16).

Le 6 juin, les alternatifs minoritaires se rencontrèrent dans le grand amphithéâtre de l'université de Dortmund. Le mot d'ordre d'Eckhard Stratmann-Mertens, un des élus de la fournée de 1983, Pas une voix pour les partis de la guerre ! rallia la majorité. Sera-ce suffisant pour créer un réseau dynamique à même de naviguer ailleurs qu'entre les marges ?...

À une ère où de pseudo-penseurs célèbrent avec cynisme la mort des idéologies l'on assiste à une confusion des concepts. Franz Walter, professeur de sciences politiques à l'université de Göttingen, qualifie les Grünen tantôt de parti libéral... et tantôt de parti libertaire de gauche (17).

René Hamm
le 18 juin 1999
(1) Depuis 1980, la Fondation Right Livelihood du publiciste germano-suédois Jakob von Uexküll attribue cette récompense.
(2) Interview à Der Spiegel du 3 janvier 1994.
(3) Le 1er septembre 1995 se déroula le premier vol en formation de combat de l'aviation germanique hors de ses frontières depuis 1945.
(4) Wir sind die Wahnsinningen (traduction : Nous sommes les déments) chez Econ Verlag à Munich, automne 1998, 318p., 39,80 DM.
(5) Dans l'ouvrage cité en (4).
(6) Harold the Barrel dans l'excellentissime mensuel non-violent Graswurzelrevolution, 11.1998, Schillerstraße 28 - D 69115 Heidelberg.
(7) Idem que (6).
(8) Le 3 août 1983, Frank Schwalba-Hoth, député au Landstag de Hesse, aspergea de sang le chef du Vème corps d'armée US à Wiesbaden pour protester physiquement contre le déploiement des euro-missiles !
(9) Kosovo est l'appellation serbe, Kosova celle des Kosovars, Kosoves celle des Albanais. La solidarité passe parfois aussi par la sémantique (cf. Moruroa).
(10) La figure emblématique de l'opposition parlementaire succomba le 24 décembre 1979 des suites de l'attentat perpétré contre lui, le 11 avril 1968, par le peintre en bâtiment Josef Bachmann, lequel se suicida dans sa geôle le 24 février 1970.
(11) En sus de Joschka Fischer, Andrea Fischer (pas de lien de parenté) occupe le strapontin de la Santé, Jürgen Trittin celui de l'Environnement. Das Bündnis 90/Grüne sont aux affaires avec le SPD en Rhénanie du Nord-Westphalie, dans le Schleswig-Holstein et à Hambourg.
(12) Der Spiegel, 5.8.96.
(13) Quotidien Frankfurter Rundschau du 5.11.
(14) À Contre-Courant politique et syndical, mai 1999, BP 2123 - F 68060 Mulhouse Cedex.
(15) Hiltrud Breyer et Elisabeth Schroedter font partie des sept écologistes d'outre-Rhin qui rejoindront la fraction verte (37 députés) à Strasbourg, après le scrutin du 13 juin.
(16) Quotidien Die Tageszeitung du 2 juin 1999.
(17) Die Woche du 4 juin 1999.
 


LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 219

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