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CHIQUET MAWET

Un bonjour
du cosmos

Bon, vous allez encore croire
que je déconne, mais je ne peux
quand même pas vous raconter
autre chose que ce qui m'arrive.

L'autre soir, je rentrais à la maison, la nuit achevait de tomber, qu'est-ce que je vois dans le jardin : une soucoupe volante ! La vache, elle avait fait du bordel, on allait plus devoir s'engueuler dans la famille sur le sort du vieux cerisier, il était étendu pour le compte.

Comme j'étais en train de mesurer l'ampleur des dégâts, je distingue trois silhouettes qui se dirigent vers moi. Nom de Dieu, oui, c'était des Martiens. Trop surprise pour avoir peur, je les regarde s'avancer sans bouger. En fait, ils sont pas vraiment comme dans les BD, ils nous ressemblent comme deux gouttes d'eau que c'est une horreur. Parce que, voyez-vous, ils sont transparents comme du verre : le rêve des musus, des houris à la chair si diaphane qu'on leur voit les os. Très franchement, je les leur laisse volontiers, c'est dégoûtant. On voit les veines, les cartilages, les muscles, les sphincters, les intestins, le foie, la rate, le rectum, tout quoi... Plus les matières en voie de transformation. Chacun son goût, c'est pas le mien.

Comme ils m'abordaient, je me suis rendu compte que, moi, pourtant fine psychologue, j'étais incapable de déchiffrer leurs intentions sur leur physionomie : distinguer une expression dans des yeux dont on voit le globe jusqu'au fond, ça demande un certain entraînement.

On s'est mis à se parler de cerveau à cerveau, pas besoin de décodage ou quoi que ce soit du genre. Salut Chiquet, qu'ils m'ont dit, et je vous avouerai que ça a flatté mon égo : j'étais donc connue jusqu'au fin fond de la galaxie, on s'est dit qu'au point où tu en étais, tu devais commencer à en avoir sombrement marre de la vie terrestre, alors on te propose de faire un petit tour chez nous.

D'une certaine manière, ce n'était pas exact : je n'en ai absolument pas marre de vivre, au contraire, trop de choses me ligotent à ce tas de merde hurlante, mais justement, l'aventure me tente de la même manière que si je n'avais pas dépassé ma dixième année et que je ne faisais pas semblant depuis des décades d'avoir lu tous les livres. Je réfléchissais sous urgence. Visiblement, ils n'avaient pas tout leur temps. Mes fils sont majeurs, me morigénai-je, et mon Jules fatigué. Une petite jeune lui ferait remonter la tension et le moral.

- Ben, oui, p'têt bien, ai-je articulé en pensée avant de me sentir perdre conscience. Comme mon esprit baissait les volets, j'ai juste eu le temps de me formuler que ces salauds m'avaient bien possédée et qu'ils allaient emporter ma carcasse à des fins d'autopsie.

Et bien, pas du tout : je me suis réveillée. Je suis incapable de dire où, mais certainement pas chez nous. Une brise d'une douceur amoureuse me caressait le front. À mes pieds et jusqu'à l'horizon couronné de sommets étincelants, une masse d'eau d'émeraude cristalline allait et venait sans se presser. Dans le ciel, deux soleils jumeaux. Autour de moi, une végétation, enfin, je ne sais pas si c'est ça qu'il faut dire, quelque chose comme des arbres, mais immenses, avec des troncs épais et canelés, qui se perdent dans des tonnes de frondaisons translucides composées essentiellement de fleurs aux pétales chatoyants, agités de palpitations étranges. Au sol, un tapis de... mais de quoi, des tiges, de tiges feuillues sur lesquelles poussent des oiseaux aux pépiements assourdissants. Et puis tout d'un coup, d'un arbre, un nuage de fleurs s'envole et dans un grand battement rose et mauve s'éloigne vers l'eau où il s'abîme. Je suis allée y voir de plus près : sous l'eau, les fleurs avaient pris des formes aérodynamiques et s'éloignaient rapidement pour bondir à l'extérieur comme des poissons volants, tandis que, sous mes pas, les oiseaux se tiraient des taillis à tire d'aile pour aller se poser sur les branches et tout d'un coup se figer, leurs pétales duvetés grand ouverts aux soleils.

J'ai mis quelques instants à saisir qu'en ces lieux, les formes n'avaient pas toutes la fixité courante sur ma planète natale. Mais déjà, deux Martiens, appelons-les comme ça puisqu'aussi bien je suis dans l'impossibilité de vous situer d'où je parle, s'approchaient de moi. Je crois bien qu'il s'agit de deux des trois qui m'avaient kidnappée, mais je ne peux pas le jurer, ils se ressemblent trop dans la mesure où ils sont différents.

Ça va, s'enquérèrent-ils, remise de tes doutes ?.. Il va falloir que tu suives une petite formation. Ton ignorance pourrait te mettre en danger ou incommoder les autres.

Après avoir passé les neuf dixièmes de ma vie terrestre dans les écoles, ce n'était pas là une perspective enchanteresse, mais je n'avais pas le choix.

Je les ai suivis de plus ou moins bonne grâce, mais tout était si beau, si fabuleusement gracieux, doux, tumultueux, élancé, gai, tourmenté, bleu clair sur nuit d'orage et azur sur fond printemps, que je n'ai bientôt ressenti que de la jubilation. Il y avait beaucoup de zigs dans le genre de mes deux mentors. Males et femelles. À poil, si on peut dire, la plupart du temps, sauf quand les deux soleils étaient au zénith. Ils n'avaient pas d'habitations à proprement parler, mais des abris naturels où ils se rassemblaient au hasard Balthazar et se livraient à des rites auxquels je ne comprends toujours rien (Vous vous demandez quand et où ils construisent leurs soucoupes volantes ? Moi aussi). Mais je viens à peine de commencer ma formation.

On m'a carrément mise avec les petits dans ce que nous
appellerons une école. Nous sommes assis dans l'ombre d'un arbre gigantesque, le parterre est très discret. C'est un cours sur les autres mondes. M'a pas fallu longtemps pour comprendre que c'était du nôtre qu'on parlait : y avait de quoi se cacher. La première honte bue (les petits me regardaient comme une bête curieuse, plutôt compatissants, mais quand même, évitant de me toucher), j'ai trouvé ça assez intéressant.

Demain, j'ai évaluation, alors, je potasse (c'est des syllabus qui marchent à l'énergie mentale. Je vous expliquerai la fois prochaine).

Rappel

Être vivant : qui est, après être apparu, croît et se multiplie avant de se transformer et entrer dans d'autres cycles. Le processus décrit consomme de l'énergie. Celle-ci existe sous toutes les formes possibles et imaginables autour de nous.

Information spécifique

Être humain : être vivant apparu sur la planète terre. Morphologiquement, assez semblable à nous, n'était sa terrible opacité. Doté - comme nous - de la faculté de se représenter les choses en dehors de leur présence et d'opérer mentalement sur elles, l'être humain a graduellement transformé son environnenemnt en un complexe artificiel, appelé civilisation.

Civilisation humaine : le monde artificiel créé par les humains nécessite une surveillance et un entretien - ce qu'on appelle "le travail" - très énergivores. Le "travail" a complètement transformé la perception que les êtres humains ont de leurs besoins, allant jusqu'à leur faire prendre pour indispensables des choses qui les tuent.

Travailleur : être vivant, humain, inséré dans l'organisation de production et de maintenance du monde artificiel. Le travailleur n'est jamais en état d'évaluer complètement à quoi sert ce qu'on lui fait faire, ni quelle est sa part réelle dans la production. En échange de l'abandon de sa liberté et de ses forces spirituelles et physiques, il reçoit des objets en métal ou en papier qui certifient qu'il a droit à tant et tant de "biens" (consommation). Dans certaines régions de la Terre, les "travailleurs" reçoivent juste de quoi retarder leur recyclage immédiat. C'est là une tendance en train de gagner la planète entière. Par contre, les êtres humains qui disposent du droit d'évaluation et d'organisation de leurs semblables ne s'impliquent pas dans la "production" mais engloutissent insatiablement à peu près tout ce qui en sort.

Chômeur : les conquêtes de l'imagination permettent aux humains d'agir de plus en plus artificiellement sur leur monde et de remplacer le "travail" par toutes sortes de processus électro-magnétiques. Les travailleurs, déjà vidés de leur substance par l'existence qui leur est imposée, se voient actuellement éjectés du système de production et de maintenance de l'artificiel. Chaque expulsé est appelé "chômeur". Selon les régions, il est totalement ou partiellement privé des pièces de métal ou des papiers lui donnant accès à la consommation. Comme le monde naturel a rétréci dans des proportions difficiles à imaginer, le chômeur a de moins en moins de possibilités d'échapper au recyclage immédiat (ce qu'il n'apprécie pas plus que nous).

Troubles sociaux et guerres : on appelle "troubles sociaux", les mouvements qui rassemblent les êtres humains menacés de recyclage par l'impossibilité d'avoir accès à la "consommation" et les jettent dans l'affrontement contre les "évaluateurs" ou "organisateurs". Comme nous l'avons vu au chapître "violence", les êtres humains participent au déploiement des forces destructrices, même quand ils en sont l'objet : depuis très longtemps, cette espèce s'acharne contre elle-même sur tous les points du globe, avec une férocité difficilement concevable...Bien entendu, dans le cas des "troubles sociaux", on comprend que les individus menacés de recyclage forcé tentent d'inverser un ordre des choses qui leur est fatal, mais curieusement, qu'ils soient "travailleurs" ou "chômeurs", ces êtres trouvant parfois la lucidité et la force de se rebeller contre un système porteur de tant de souffrances acceptent sans murmure de se prêter entre eux à des affrontements terriblement meurtriers dont ils ne tirent aucune énergie, où ils sont toujours perdants et où les seuls gagnants sont les "organisateurs", qui, eux, restent prudemment à l'écart.

Je crois que c'est cette leçon-là qui m'a été la plus pénible. Leurs mômes me dévisageaient, ahuris. L'une d'entre eux me demanda Si ça ne nous faisait rien de voir les autres avoir mal à cause de nous.

Mais si, évidemment, que j'ai crié, qu'est-ce que vous croyez, nous avons un cœur comme tout le monde, c'est pas nous, c'est les chefs, ceux qui décident, les "organisateurs".

La petite fille, enfin ce qui fait office de petite fille ici, me fixait - ça je commence à le distinguer -, frappée d'incompréhension.

Mais enfin, a-t-elle fini par prononcer, le prof vient de nous le dire, vos "chefs", ils se tiennent à l'écart. Ils ne travaillent pas et ils ne vont pas dans les endroits où on recycle de force. Pourquoi vous ne les recyclez pas une bonne fois pour toutes, comme ça vous pourriez manger des fleurs comme nous et chier des graines d'oiseaux...

Et ils se sont tous mis à rire m'imaginant sans doute en train de faire ce que jusqu'ici je n'arrive même pas à tenter (ils me préparent une bouillie assez agréable à avaler, avec de grandes lampées de sirop d'érable). En attendant, j'avais les larmes aux yeux. C'est pas facile de passer pour un monstre. Ils ont vu que j'avais de la peine et tout d'un coup, ils se sont abattus sur moi et se sont mis à roucouler et à ronronner en caressant mes cheveux de leurs horribles petites mains translucides et en buvant mes larmes.

Tu pourrais faire attention a reproché un jeune garçon à la petite fille, on ne sait encore rien des êtres humains, tu vois bien qu'elle a un cœur et toi, tu fous la merde ! Et oui, ils savent ce que "foutre la merde" veut dire, tout n'est donc pas idyllique en ce monde.

Le prof - une sinécure, je vous jure, ils devraient venir faire un stage chez nous, ils verraient - s'est approché : Laissez-la respirer voyons, qu'il a dit, vous allez l'étouffer, et les mômes se sont écartés. La petite fille me tenait la main.

Et bien, mes enfants, voilà une excellente occasion de vous familiariser avec une autre expérience. C'est la première fois qu'on essaie, mais vraiment, c'est plein de possibilités... Comment vous sentez-vous, Ma... Madadame?

Les adultes, y a rien à faire, que ce soit sur Mars ou chez nous, quelque part, c'est tous des empêchés.

Madame, pas Madadame, j'ai répondu, et puis appelez-moi Chiquet, comme tout le monde, je me sentirais plus intégrée.

Le prof était bonne pomme, et j'ai vu à ses zygomatiques qu'il me souriait.

Chiquet, pourriez-vous nous expliquer comment les êtres humains acceptent de se détruire mutuellement ?

Franchement, moi, je sais pas quoi répondre à une question pareille. La plupart des gens comme vous et moi serrent les dents et grimpent aux murs quand un enfant hurle de mal. Sortez-les de la vie courante, traitez-les de la manière adéquate, répétez leur abracadabra pendant un certain temps, les voilà prêts à transformer les enfants en marmelade sans le moindre état d'âme.

J'ai essayé d'expliquer qu'il existait parmi les êtres humains une sous-espèce capable de totale insensibilité. Ils vivent dans un monde virtuel où les autres n'existent pas. La seule chose importante sur la terre, c'est eux-mêmes et leurs aises. C'est parmi eux que se recrutent les "organisateurs", qu'on appelle aussi les "décideurs", les "possédants", les "représentants du pouvoir" et encore beaucoup d'autres appellations et catégories. Les décisions qu'ils prennent et qui nous concernent tombent de leur ciel dans notre enfer sans qu'ils en ressentent la moindre émotion.Parmi ceux qui sont en dehors des cercles "dirigeants", il y en a qui leur ressemblent. On les appelle "truands", "gangsters", ou encore "tueurs", mais en vérité, ils ne font ni plus, ni moins de mal que les autres. Tout dépend des circonstances.

Ils m'écoutaient bouche bée, ce qui n'arrangeait pas leur cas. Et au fur et à mesure que je parlais, je me rendais compte à quel point tout ce que je disais était épouvantable et incompréhensible. Pour essayer de dédramatiser, j'ai poursuivi par une suggestion : Vous savez, c'est peut-être uniquement un problème d'environnement physique. Il se peut que si vous débarquez chez nous, vous connaissiez les mêmes problèmes.

La petite fille m'a lâché la main et s'est mise à trembler, les autres se sont écartés avec des gémissements. Le prof était choqué, les dents serrées, je voyais tout. Puis il s'est repris, sévère : Alors, les enfants, c'est comme ça qu'on se maîtrise ? Est-ce que vous sentez le mal que vous êtes en train de faire à... à Ma... à notre hôte ? Retournez à vos jeux, nous reprendrons demain... Et nous commencerons par remettre les esprits en place : interrogation sur la "civilisation" terrestre...

On a couru ensemble vers un torrent où ils se baignent d'habitude, mais je me sentais mal à l'aise. D'abord, c'est ma première interro sur Mars, et puis, je me rendais compte que mes explications étaient vaseuses.

La petite fille de tout-à-l'heure, qui venait de plonger d'une pierre plate juste dans la cascade, a émergé devant moi. Accoudée à la berge, elle me dévisageait :

Dis, tu ne crois pas que vous avez tous un peu de ce... de cette, enfin ce que tu as expliqué tout-à-l'heure. Sinon, comment est-ce que ça marche ? Ou alors, vous êtes vraiment très bêtes ?

J'en suis là. Si le prof pose la même question, je suis collée, ça ne fait pas l'ombre d'un pli, mais les autres aussi, il va pas recaler toute la classe, bon. Et puis, je m'en fous : je recommence à courir comme avant et j'ai perdu au moins dix kilos. C'est ce qu'ils foutent dans la tambouille qu'ils me préparent, sans doute.

Voilà les autres qui m'appellent. Tchao et à la prochaine.
 

Chiquet


NB : Le prof a levé l'interro et on est allé ramasser des pommes, en tout cas des trucs qui leur ressemblent. Ils m'ont fait une sorte de compote, mais j'ai pas compris comment ils s'y prennent.
 


LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 219

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