BALKANS

Une guerre
à point nommé

Un conflit qui met en lumière
bien des contradictions.

Alors que Bernard Kouchner, "haut-représentant des Nations Unies", en fonction depuis le 15 juillet à Pristina, compte rétablir "la loi et l'ordre" au Kosova, mais risque d'administrer surtout le chaos, un retour sur les 79 jours de pilonnages par les croisés "d'Allied Force" s'impose.

Si nul et surtout pas celles et ceux qui aspirent toujours à des transformations radicales ne sont sortis indemnes du sale printemps 1999, du moins tentons d'opérer un décryptage minutieux au-delà des images de réfugiés hagards, de bourgades anéanties, de charniers déterrés.

Le 21 novembre 1995, sur la base de Wright-Patterson à Dayton (Ohio), Alija Izetbegovic, Slobodan Milosevic et Franjo Tudjman, respectivement présidents de la Bosnie, de la Serbie et de la Croatie, paraphèrent un accord confortant le statu quo issu de quatre années de déchirements sanglants. Le 14 décembre 1995, au palais de l'Élysée à Paris, ils ratifièrent ce "plan de paix" (?) sous la houlette de plusieurs chefs d'État et de gouvernement.

Barbarisation

Les négociateurs exclurent sciemment le Kosova des pourparlers ; le despote belgradois, qui n'avait jamais fait mystère de ses coupables desseins, eut la voie libre pour battre définitivement en brèche le statut d'autonomie de la province et intensifier la répression contre la population albanaise qui la peuple à 90 %. On récompensa les auteurs des délocalisations autoritaires et les vainqueurs militaires, on favorisa la fondation de l'UÇK et l'émergence du nationalisme kosovaro-albanais, dont les propagateurs jugent que la politique armée porte ses fruits (1). Déjà lors de la conférence de Londres, les 26 et 27 août 1992, Ibrahim Rugova avait réclamé en vain que la communauté internationale reconnût les aspirations des autochtones à s'affranchir de la férule "panserbe". Le leader de la Ligue démocratique ne bénéficia pas du moindre soutien extérieur autre que celui de quelques mouvements ou d'Ong, lorsqu'il mit en place des institutions parallèles viables. Une épine dans l'il de Milosevic ! En revanche, l'UÇK qui, à l'instar du Parti des travailleurs du Kurdistan, se finance surtout grâce au trafic de stupéfiants et au racket, reçut après son apparition début 1996, l'appui du Service fédéral de renseignements, de l'Office de protection militaire ainsi que du ministère des Affaires étrangères allemands. Des gradés d'outre-Rhin encadrèrent des séances d'entraînement pour les combattants indépendantistes, très choyés par Madeleine Albright, la cheftaine de la diplomatie américaine. Dans son essai, Guerre du Kosovo - Le dossier secret (2), Éric Laurent développe une thèse non dénuée de pertinence : l'UÇK aurait multiplié les provocations à l'encontre des milices adverses afin de pousser celles-ci à amplifier les atrocités et l'OTAN à entrer en lice. Les conjectures à ce sujet au sein de l'état-major de l'Alliance remonteraient à mai 1998. Bill Clinton et Tony Blair, les plus fervents partisans d'un prompt passage à l'acte, étoffèrent en collaborateurs anglo-saxons l'entourage de Jamie Shea, le porte-parole de l'Alliance. Il restait à convaincre les partenaires de l'opportunité d'attaquer la Serbie. Une formalité... Les intrigues en coulisses et les bidouillages autour du traité de Rambouillet conclu le 23 février 1999 et signé à Paris le 18 mars (3) tant par Ibrahim Rugova que par Hashim Thaçi, le numéro un de l'UÇK, arrachèrent la décision. Le mercredi 24 mars, les premiers gros porteurs investirent le ciel serbe. La barbarisation devient un moyen de la conduite guerrière... Elle fut également le fait de l'OTAN, techniquement clean et sans apercevoir de sang depuis plus de 5.000 mètres d'altitude ou devoir entendre les cris de douleur... Le prix, en premier lieu, les Droits de l'Homme en rade..., s'insurge Elmar Altvater (4). Le professeur à l'Université libre de Berlin cessa de cotiser chez les Grünen après le congrès extraordinaire de Bielefeld, le 13 mai 1999, préférant verser la somme à des groupes solidaires avec "les victimes des conséquences de la politique des Verts".

Sombres augures

Depuis un demi siècle, l'OTAN n'a cessé de contrevenir aux termes de son texte fondateur du 4 avril 1949. À l'origine, elle s'engagea à agir en conformité avec la Charte des Nations Unies du 26 juin 1945, à ne pas préjudicier la paix, la sécurité, l'équité, à s'abstenir de brandir toute menace et d'user de la violence ; plus tard, elle introduisit même une clause afférente à l'évitement de déprédations massives dans l'environnement... Le "concept stratégique" dévoilé à l'occasion du sommet-anniversaire de Washington des 23, 24 et 25 avril 1999, sponsorisé par le lobby militaro-industriel US, stipule des interventions "au cas par cas" en dehors du territoire de ses membres. Parmi les "nouveaux risques de nature globale" énumérés dans le papier de 65 points : des guerres à la périphérie, des actes de terrorisme, des sabotages, le crime organisé, l'interruption de l'approvisionnement en ressources vitales, une préoccupation ravivée par les turbulences koweito-irakiennes et déjà formulée dans la déclaration consécutive à la conférence romaine des 7 et 8 novembre 1991. Pour chaque baril de brut, payé actuellement 12 dollars, les USA dépensent 20 dollars pour en assurer militairement la couverture. Mais ce montant n'apparaît dans aucun calcul énergétique, affirme Hermann Scheer, député social-démocrate au Bundestag (5).

Selon le président d'Eurosolar (Bonn), l'unique grande puissance a voulu démontrer clairement qu'elle ne laissera contrarier par personne l'accès aux matières première fossiles. L'enjeu : les énormes réserves pétrolières et gazières dans le Caucase et en mer Caspienne (environ 10 milliards de tonnes off-shore, respectivement 2 billions de mètres cube, rien qu'au Kazakhstan). Le moyen : l'élargissement de l'Alliance aux républiques "asiatiques" de l'ex-URSS, l'entretien de relations non-agressives avec les barbares talibans d'Afghanistan, espace de transit pour les pipelines. La raison : le permis de gaspiller et de polluer encore et encore... L'option de la frappe nucléaire en premier augure du pire. Quelle hypocrisie de s'émouvoir des délires de l'Inde et du Pakistan, dotés, grâce à la France, d'un arsenal mégatonnique !... À un quadruple titre, cette guerre dans les Balkans a servi de banc d'essai : l'application sur le terrain de théories réitérées... après le déclenchement des largages ; la mise hors jeu de l'assemblée new-yorkaise, en particulier de deux membres permanents du conseil de sécurité, en l'occurrence récalcitrants, la Chine et la Russie ; la servilité des adhérents de l'OTAN envers les States qui réaffirmèrent leur leadership par le truchement des énormes moyens matériels déployés ; l'engagement d'appareils dernier cri comme le bombardier "furtif" Stealth B2 au prix unitaire de 2 milliards de dollars (12 milliards de FF) et l'emploi d'armes spéciales particulièrement terrifiantes.

Club performant

Certaines avaient déjà été testées en Irak : les obus enrobés de 272 grammes d'uranium "appauvri" 238 permettant de gagner en vitesse et en puissance d'impact ou les "cluster bombs 87B", des cylindres de 500 grammes contenant 202 récipients, qui, sous l'effet de la déflagration, se répandent en 300 fragments aiguisés comme des lames de rasoir dispersés à la vitesse supersonique. 5 % des 230.000 détonateurs disséminés sur le territoire de la République yougoslave n'auraient pas explosé. Contrairement aux mines, on ne peut les désamorcer : il faut les faire sauter. Une centaine de personnes a succombé depuis mi-juin après avoir trébuché sur un tel piège. Ni les ONG en charge des réfugiés, ni la KFOR n'ont recueilli de données précises quant aux aires de lâchage de ces engins que l'ONU classe parmi les plus "cruels", conçus pour des "cibles molles"... Aucune de celles touchées par la destruction d'un bus, le 3 mai près de Pec, au nord-ouest, n'en réchappa. Inédites, les ogives au graphite paralysant les postes électriques ; elles avaient également anéanti le réseau de distribution d'eau dans la capitale serbe. Le 24 mars, Bill Clinton avoua à demi mot dans une interview à la chaîne CNN que l'unique raison de l'agression résidait dans le refus de la Yougoslavie d'envisager son intégration à l'Alliance. Douze jours auparavant, les plénipotentiaires hongrois, polonais et tchèques avaient ratifié à Independence (Missouri) le contrat d'adhésion. Les néophytes saisirent rapidement qu'ils avaient rejoint un club performant. Au sommet de Cologne, début juin, les dirigeants de l'Union européenne décidèrent d'étendre, d'ici la fin 2000, les capacités militaires de celle-ci en vue d'actions rapides sans le recours systématique à l'Oncle Sam. Ils perpétuent la militarisation à outrance de la diplomatie et la relance de la course aux armements, deux causes essentielles de l'exacerbation des tensions sur notre continent comme ailleurs. Depuis le 5 novembre 1993, une extension de la brigade franco-allemande (les 60.000 troufions de l'Eurocorps porté le 22 mai 1992 sur les fonds baptismaux à La Rochelle), pourrait suppléer d'ici 12 à 16 mois les 47.868 hommes de la KFOR. L'an passé, le budget de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (6) s'élevait à 687,3 millions de F. Dans le même temps, les seize membres de l'Alliance atlantique claquèrent 2.749,01 milliards pour leurs armées, soit... 4.000 fois plus ! Comment impulser, dans ces conditions, la prévention civile des conflits, laquelle s'ébaucherait dans la création de structures démocratiques pluriculturelles et l'aide à un développement autocentré durable (et non un "plan Marshall" après des déprédations gigantesques !) ? A fortiori lorsque le coordonnateur sur place s'avère un fusible des faucons !

Embouteillage
dans le prétoire ?

Jusqu'en mars, William Walker cornaquait la mission de l'OSCE au Kosova. Le pedigree de ce "wardog" interloque. Ambassadeur au Honduras au début des années 80, il occupa, de 1985 à 1988 le poste de vice-sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères pour l'Amérique centrale. Le protégé de Ronald Reagan soutint les "contras" qui tentèrent de torpiller, sous l'égide de la CIA, le régime sandiniste au Nicaragua. Muté au Salvador, il couvrit, de 1988 à 1992, les ignobles exactions du major Roberto d'Aubuisson (7), le fondateur des Escadrons de la mort et commanditaire de l'assassinat, le 23 mars 1980, de monseigneur Oscar Arnulfo Romero, archevêque de San Salvador. En 1989, il qualifia le sinistre leader du parti Arena de "démocrate" et de "meilleur politicien" du pays. Il contrecarra également l'enquête concernant le meurtre de 6 jésuites, le 16 novembre 1989. Un rapport de l'ONU publié en 1993 désigna René-Emilio Ponce, le ministre de la Défense, comme le responsable de ce forfait. Si comme le souhaite la Maison Blanche, Walker occupait à nouveau un poste prépondérant au Kosova, cela constituerait une grave hypothèque pour l'avenir de la région. La réputation de l'OSCE en pâtirait... Cela siérait à Washington et conforterait l'OTAN... (8).

Slobodan Milosevic, Milan Milutinovic, Nicola Sainovic, Dragoljub Odjanic et Vlajko Stojilkovic, inculpés depuis le 27 mai, comparaîtront-ils un jour devant le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie ? Des professeurs de l'Osgoode Hall Law School de Toronto estiment qu'une procédure similaire doit également être engagée à l'encontre de 67 dirigeants politiques et militaires des États de l'OTAN. On ne peut pas tuer des femmes et des enfants à Belgrade dans l'espoir théorique d'en sauver à Pristina, insiste le juriste Michael Mandel. Louise Arbour, la présidente du TPI, ou la Tessinoise Carla del Ponte, son successeur à partir du 15 septembre, oseront-elles instruire contre Clinton, Chirac, Jospin, Schröder, Fischer, Blair... ? Par ailleurs, aux USA, les préparatifs en vue de l'installation d'un Tribunal international sur les crimes de guerre en Serbie battent leur plein. La première audition de cette instance comparable au célèbre Tribunal Russell s'est déroulée le 31 juillet à New-York. Ramsey Clark, ex-ministre de la Justice, a lu l'acte d'accusation, lequel s'appuie sur les conventions de La Haye et de Genève, le statut du tribunal de Nuremberg, la Charte des Nations Unies et la déclaration universelle des Droits de l'Homme. Parmi les 23 domaines d'investigation, les actions concertées visant à anéantir la Yougoslavie, l'attaque ciblée d'édifices civils vitaux, l'usage d'armes de destruction massive, la contamination des sols et des eaux... Le 3 juillet 1999 à Berlin, des représentants de groupes pacifistes et divers individus ont décidé de leur côté la constitution d'une Tribunal européen contre la guerre de l'Occident (9). L'idée avait été émise courant mai, au plus fort des frappes. Ce projet devrait également revivifier le réseau des mouvements de paix à l'échelle du continent. La partie allemande, qui espère inspirer des initiatives dans plusieurs villes, se réunira dans la capitale du 28 au 31 octobre prochains.

Lorsqu'un dignitaire de l'OTAN émit en cercle restreint l'idée de liquider physiquement Milosevic, un de ses collègues rétorqua qu'une telle machination violerait les valeurs fondamentales de l'Organisation et serait indigne d'États démocratiques...

René Hamm


(1) Harold the Barrel dans l'excellentissime mensuel libertaire non-violent Graswurzelrevolution de mai 1999.
(2) Plon, Paris, 208 p., 98 FF.
(3) Alternative Libertaire de juin et de l'été 1999.
(4) Quotidien Frankfurter Rundschau du 8.7.1999.
(5) Le 12.6.1999, lors du 7ème séminaire de Schönau, commune de Forêt Noire où de pragmatiques "rebelles", gestionnaires du réseau communal de distribution électrique (un exemple unique au monde !), démontrent que la "sortie du nucléaire" s'avère possible.
(6) Ce cartel de 54 états suppléa, après le sommet des 5 et 6 décembre 1994 à Budapest, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, dont l'acte final avait été adopté par les délégués de 35 pays, le 1er août 1975 à Helsinki.
(7) Décédé le 20.2.1992.
(8) Ursula Rüssmann, Publik-Forum, 4.06.1999.
(9) Contacts : International Action Center, 39 West 14th Street # 205 New-York NY 10011. Tél. 001.212.633.6646. AG Tribunal, c/o GBM, Weitlingstrasse 89, D 10317 Berlin. Fax 00/49/30.555.63.55.


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