LE TIMOR ORIENTAL ET LA...

"Politique
des droits
de l'homme"

Rien n'illustre mieux l'hypocrisie
des puissances occidentales
qui ont attaqué la Serbie au nom
de la défense des droits de l'homme
que la tragique histoire du Timor.

L'image généralement répandue est que la "communauté internationale" est passive mais impuissante face au drame qui s'y joue. Mais cela n'est nullement la conclusion qui se dégage d'une analyse historique objective.

Lorsque l'Indonésie a envahi en décembre 1975 cette ex-colonie portugaise, l'ONU est restée impuissante, ce qui lui est d'ailleurs reproché dans d'autres cas, par exemple en Bosnie.

Mais pourquoi était-elle inefficace ?

L'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations-Unies à l'époque, Patrick Moynihan, l'explique dans ses mémoires: Le Département d'État souhaitait que toute mesure que les Nations Unies puisse chercher à mettre en uvre soit totalement inefficace. Cette tâche me fut confiée et je l'ai accomplie non sans un certain succès. Un peu plus loin, il explique que l'invasion a causé la mort de 10% de la population, presque la proportion de victimes en Union Soviétique pendant la seconde guerre mondiale. Pour la petite histoire, signalons que Moynihan, bien qu'il se vante d'avoir rendu possible un massacre qu'il compare lui-même à ceux d'Hitler, a reçu cette année-là la plus haute distinction de la Ligue Internationale pour les Droits de l'Homme. Il est vrai qu'il avait dénoncé dans ses discours la gauche totalitaire ainsi que le régime d'Idi Amin Dada, illustrant ainsi le principe éternel selon lequel les gens qui dénoncent sans aucun risque les crimes des autres sont récompensés et traités en héros tandis que ceux qui dénoncent les crimes commis par leur propre camp sont voués aux insultes et aux calomnies.

D'après l'ambassadeur australien à Djakarta, l'ambassadeur des États-Unis lui aurait dit que les Indonésiens devaient intervenir efficacement, rapidement et sans utiliser nos équipements. La fin de cette phrase était un vu pieux, puisque 90% des armes indonésiennes venaient des États-Unis. Ceux-ci prétendent qu'ils ont suspendu les livraisons d'armes à l'Indonésie en secret. Apparemment, cet embargo était tellement secret que les Indonésiens eux-mêmes ne s'en sont pas rendu compte: Richard Holbroke, qui a défendu passionnément la cause des Kosovars, était à l'époque assistant au secrétaire d'État chargé du Pacifique et, à ce titre, a offert à quatre reprises, des armes à l'Indonésie pendant la période cruciale de l'invasion. Interrogé au sujet des atrocités, il répondit : Je veux souligner que je n'ai pas la moindre envie de rentrer dans une controverse sur le nombre de personnes tuées. C'était le 6 avril 1977 ; le 1er avril de cette année, le ministre des affaires étrangères d'Indonésie, Adam Malik avait déclaré : Au total, il y a peut-être eu 50.000 morts, mais qu'est ce que ça peut faire comparé aux 600.000 qui veulent rejoindre l'Indonésie ? Holbroke a également bien expliqué les motivations américaines: L'Indonésie est un membre modéré du mouvement des pays non alignés, un important producteur de pétrole [...] et est, bien sûr, important pour les alliés fondamentaux des États-Unis dans la région, le Japon et l'Australie. Nous attachons une grande valeur à nos relations de coopération avec l'Indonésie. Ces relations s'étaient particulièrement améliorées en 1965, lors du coup d'État qui amena Suharto au pouvoir et qui entraîna la mort d'au moins 500.000 personnes; coup qui fut applaudi à l'époque par la presse américaine comme une lueur d'espoir en Asie ou encore comme les meilleures nouvelles depuis des années pour l'Occident en Asie. Effectivement, depuis lors, l'Indonésie est devenu un paradis pour les investisseurs occidentaux. Pour revenir au Timor, les massacres ont atteint leur plus haut niveau en 1978, amenant peut-être le chiffre total de morts à 200.000, au moment où des armes étaient livrées ouvertement par l'administration Carter, qui déclarait que les droits de l'homme étaient l'âme de notre politique étrangère. En septembre 1978, le ministre des affaires étrangères français de l'époque, de Guiringaud, jeta les bases d'un accord pour la fourniture de matériel militaire à l'Indonésie et, interrogé sur la situation à Timor, se contenta de répondre que la France ne placerait pas l'Indonésie dans une situation embarrassante si la question devait être soulevée aux Nations Unies (Le Monde, 14 septembre 1978). Pendant toute cette période, la presse et la plupart des intellectuels en Occident sont restés totalement silencieux, trop occupés sans doute par la dénonciation des crimes commis au Cambodge qui avaient l'avantage d'être dus à nos ennemis plutôt qu'à nos alliés et de permettre de justifier rétrospectivement la politique américaine en Asie du Sud-Est.

Venons-en à la situation actuelle

Lorsque Suharto est devenu un embarras pour les États-Unis (pour diverses raisons, dont son impopularité qui le rendait incapable d'imposer les mesures exigées par le FMI), Mme Albright déclara qu'il devait démissionner ; quelques heures plus tard, Suharto s'enfuyait. Bien sûr on ne peut pas y voir une simple relation de cause à effet, mais on peut quand même se demander si les États-Unis ne pourraient pas, s'ils le voulaient vraiment, utiliser de leur influence en Indonésie pour "libérer" Timor plus facilement qu'ils n'ont "libéré" le Kosovo. Pour ce qui est de l'Angleterre, le New Labour a proclamé qu'il suivrait une politique étrangère éthique et s'est fermement engagé à ne pas permettre de vente d'armes à des régimes qui pourraient les utiliser pour l'agression ou la répression. Ce qui ne l'a pas empêché de délivrer 56 licences d'exportation militaire pour l'Indonésie, essentiellement d'armes légères et à usage contre-insurrectionnel, battant même sur ce terrain les conservateurs. Il est vrai qu'encourager l'industrie d'armement qui est très importante en Grande-Bretagne est tout naturel pour la nouvelle gauche dont le programme politique se ramène essentiellement à un soutien massif de l'État aux industries.

Le contraste est frappant

Le contraste avec l'attitude adoptée dans le cas de la Serbie est frappant. Pour l'Indonésie, nulle provocation comme ce fut le cas à Rambouillet. La Serbie acceptait l'envoi de troupes de l'ONU, l'Indonésie les refuse. Le gouvernement de Tony Blair rejette même l'idée de sanctions économiques qui paraît-il sont "inefficaces". Curieusement, celles-ci sont toujours efficaces contre nos ennemis, Cuba, l'Irak ou la Yougoslavie mais jamais contre nos amis comme l'Afrique du Sud dans le temps, Israël ou l'Indonésie. Il n'y a non plus aucun risque que l'on détruise l'infrastructure civile de l'Indonésie (ce que personne ne demande d'ailleurs), car celle-ci est déjà en grande partie aux mains des occidentaux.

Marx faisait remarquer qu'on ne juge pas plus une époque qu'une personne sur l'idée qu'elle se fait d'elle-même. La plupart des intellectuels, même à gauche et peut-être surtout à gauche, se bercent de l'illusion que la politique occidentale est mue par des motifs "nobles", tels que la défense des droits de l'homme. Et c'est à cause de ces illusions que nombre d'entre eux ont été amenés à soutenir des politiques comme l'agression de l'Otan contre la Yougoslavie. Mais un regard même furtif sur l'histoire, s'il est lucide, montre que ce sont des intérêts économiques et stratégiques cyniques qui déterminent le comportement des grandes puissances. Si l'on veut changer le monde, il faut commencer par le comprendre et pour cela se débarrasser des illusions qui nous ont été léguée par notre éducation, par une lecture sélective de l'histoire et par la capacité qu'ont les médias à concentrer notre attention sur les victimes, par exemple les Kosovars, dont le sort est attribuable à nos ennemis tout en passant sous silence les crimes causés par nos gouvernements ou par leurs alliés.

Jean Bricmont

Professeur à l'Université de Louvain
 

LE SOMMAIRE DU NUMÉRO 221

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