Alternative Libertaire 221 – Octobre 1999


COLLECTIF CONTRE LES EXPULSIONS


Agir contre les expulsions


Le mercredi 22 octobre 1999, une cinquantaine de sympathisants du

Collectif Contre les Expulsions ont occupé l'annexe du Ministère de la

Justice à la Porte de Hal. Ils revendiquaient l'arrêt des expulsions, la

suppression des centres fermés, la régularisation immédiate et

collective de tous les sans-papiers. Ils exigeaient l'arrêt de toutes les

poursuites contre les militants du Collectif.


Un an déjà


Un an déjà que Sémira est morte étouffée par la main d'un gendarme,

par la politique d'un Louis Tobback, la loi d'un Vande Lanotte, la

complicité de tout un gouvernement, de la Sabena, par le silence de

beaucoup, par notre manque de désobéissance à tous...

Un an et toujours la même politique d'immigration, les expulsions, les

camps, la répression. À l'intérieur des centres, des personnes qui

appellent, des résistances...

Un an et les assassins courent toujours. Personne pour assumer les

responsabilités morales, pénales et politiques de l'assassinat. Tout le

monde était prévenu du danger qui menaçait. L'expulsion avait été

minutieusement préparée en haut lieu, l'équipage et les gendarmes triés

sur le volet. L'un d'entre eux avait précédemment frappé à plusieurs

reprises un Marocain de 40 ans qui s'opposait pacifiquement à son

expulsion. Est-ce par hasard qu'il avait été sélectionné, qu'ils étaient

onze pour "accompagner" une seule femme ?

Ne parlons pas de bavure, la procédure a été appliquée : Toutes les

mesures répressives ont la prévention comme objectif. C'est

uniquement possible en démontrant que l'immigration illégale ne paie

pas. La mise à mort de Sémira était-elle préventive elle aussi ?

Médias et politiques ont salué unanimement les qualités de l'homme

Tobback après sa démission. Vieux réflexe corporatiste du microcosme

des lâches. Personne ne pose la question de la responsabilité pénale,

voilà Tobback qui se disculpe, accusant de trahison la gendarmerie,

déplorant, avec Dehaene, le décès de Sémira, tout en soutenant

l'exécution correcte de la politique de l'immigration du gouvernement.

Si les gendarmes ont été les acteurs du crime, ils n'étaient que le bras

armé d'un ministre et d'un gouvernement qui leur avaient délivré un

permis de tuer. Après avoir pleuré, s'être indigné, les politiques, médias

et certaines associations ont changé le ton. L'Abbé Boon en tête, Van

den Bossche et bien d'autres veulent réécrire l'histoire de Sémira,

comme si le fait d'être utilisée, vendue, suffisait à la rendre seule

coupable de ce qui lui est arrivé.

Qui sont ces gens qui, après avoir participé au meurtre de Sémira,

l'insultent, ainsi que toutes les autres victimes des réseaux de

prostitution ? On enferme, on exclut, on frappe, on tue à l'occasion

ceux qui sont passés entre les barbelés des frontières de la Connerie

avec un grand C. Les réseaux de prostitution, on y touche pas ; les

patrons qui exploitent les clandestins, délocalisent sur place pour

sauvegarder l'économie, on les laisse faire. Quoi de plus normal ?

Envers du décor, ils s'inscrivent parfaitement dans la logique capitaliste

qui s'appuie avant tout sur la marchandisation des corps, la flexibilité

du travail et une précarité d'existence toujours plus grande.

Qui sont-ils pour promouvoir une politique d'immigration qui laisse des

milliers de gens sans aucun droit, privés de liberté, traités comme des

chiens par leurs employeurs, les administrations et forces de l'ordre ?

N'y a-t-il pas de questions plus pertinentes que de savoir si Sémira a

menti ou non ?

Sujets de nombreux débats, de premières pages, nos gueules rangées

aux rétrospectives de l'année, Robin-des-bois photogéniques, n'aurions

nous été que le feuilleton de l'été 98 que l'on repasse parfois pour

s'assurer qu'il est bien terminé ? Certains nous accusent d'incitation à

la violence, affirmant que la révolte provoque immanquablement la

violence des matons, des gendarmes... Expulsions et centres fermés

visent à punir et casser les illégaux, à les maintenir dans l'insécurité

permanente de ce système de domination.

Depuis quand la solidarité et l'amitié sont-elles interdites ? Comment

pourrait-on rester de marbre ? C'est juste, ils ont même criminalisé la

solidarité. Et puis, il est vrai que la gendarmerie n'a jamais trempé dans

de sales histoires... ne parlons pas des nombreuses répressions que

subissent les personnes et collectifs qui résistent. Une répression dans

les règles de l'art, dans les coins, à l'abri des regards. Ce que certains

appellent de la naïveté et d'autres de l'incitation à la violence, n'est-ce

pas, en fait, le danger qui les menace, d'être confrontés avec ce qu'ils

fabriquent ou appuient, des lois fascistes organisant des pratiques

fascistes ?

Sémira n'aurait été qu'un personnage, merveilleux symbole de

résistance d'une triste tragédie. On la remercierait pour sa prestation

et son sacrifice en la nommant sixième personnalité de l'année. On la

rangerait ixième figure martyre dans les livres d'Histoire, en oubliant

ses chants de liberté auprès de toutes les personnes qui étaient dans

son cas, et dont les corps et les voix se sont soulevés pour être cassés

par la suite.

Ceci est un cri de colère ! Un Stop, on étouffe ! Un J'accuse adressé

aux nombreux médias qui, après avoir pleuré, se sont fait une fois de

plus porte-parole d'un Pouvoir qui crée la peur par ses discours et

légitime ses pratiques répressives sous couvert d'un pseudo-réalisme

économique. Malade d'une paranoïa pathologique aiguë dont la célèbre

phrase On ne peut accueillir toute la misère du monde n'est que le

premier symptôme. Des politiques qui utilisent et agitent l'immigration

comme "danger", en faisant des amalgames aussi grossiers que l'enquête

du ministre Verwhilgen sur "criminalité et immigration". A-t-on jamais

osé réclamer une étude sur la relation entre hommes politiques et

criminalité ? Ce discours est le reflet de tout un gouvernement, de tout

un système, qui masque ses responsabilités face à la précarité qu'il

instaure pour tout le monde et partout, et sur laquelle il repose,

l'instituant comme seule norme acceptable.

La Belgique serait-elle pauvre ? Combien a-t-elle investi en armement ?

Combien donne-t-elle aux entreprises privées organisant les marchés de

la mort ? En tant que croque-mort, combien la Sabena est-elle payée ?

Nous accusons aussi certaines associations qui appuient les théories

selon lesquelles il faut "humaniser" les expulsions et l'élaboration des

critères de régularisation. En agissant ainsi, elles se font les complices

des discours et des pratiques du Pouvoir, divisant du même coup celles

et ceux qu'elles prétendent soutenir. Soumission et acceptation des

expulsions, des camps et des schémas typiques opposant les minorités

entre elles du style chômeurs contre travailleurs, sans-papiers contre

chômeurs, bons contre mauvais sans-papiers sont pour nous

inacceptables.

Ne le saviez-vous pas, Sémira, selon vos critères, était une mauvaise

sans-papier ? Alors, séchez vos larmes, arrêtez vos galas ! Suffit-il

qu'une vulgaire commission composée de gendarmes et d'amis du

ministre, décrète l'humanisation des expulsions pour rassurer les

consciences citoyennes ? Voyez le résultat : des tabassages à répétition

(dont un provoqua une fausse couche), tentatives de suicide, grèves de

la faim, émeutes, douze gendarmes pour trois sans-papiers dans les

mini-charters et le coussin remplacé par... un gant rembourré et des psy

à volonté !

Peut-être le ton de ce discours peut-il sembler violent, insultant, pour

certains, haineux. Oui, la violence est là, tous les jours à côté de nous,

dans les témoignages de nos amis sans-papiers, vivant comme des bêtes

traquées, victimes de l'esclavagisme moderne qu'impose la clandestinité

; témoignages des pressions psychiques, physiques, que subissent ceux

dont nous ne pouvons même pas voir le visage, enfermés derrière les

barbelés de la honte, les expulsions qui continuent avec leur ritournelle

de violence et d'impunité.

Oui, le calme fait place à la rage devant cette inertie, ces moments

insupportables où l'on se sent isolé, tellement la machine que l'on a face

à nous est puissante et possède de nombreuses tentacules.

Insultants, ces propos ne le sont pas. Ils veulent rompre un consensus à

la belge, intenable face à cette situation et rendre hommage à tous

ceux qui désobéissent. Merci à eux.

Heureux, le coup de cisaille qui aura ouvert les grillages de

Steenokkerzeel le 21 juillet, libérant 22 personnes alors que la Belgique

se fêtait elle-même. Pour la première fois, ce jour a pris un sens. Merci

à Sémira qui a brisé le silence, qui a créé des liens, des amitiés, des

solidarités, qui nous a donné la force, qui nous laisse ses chants de

liberté.

Ceux-là même qui fabriquent des clandestins à la chaîne, pensent-ils

vraiment, par la violence et l'hypocrisie, pouvoir maîtriser la créativité

nomade de ceux qui espèrent et revendiquent circuler et s'installer

librement et/ou de ceux qui l'expérimentent et qui passent à l'acte ?

N'attendons rien de ceux qui, avides de pouvoir, nous font payer chaque

jour leur impuissance et qui, au sein de la coalition arc-en-ciel, troquent

l'éventuelle régularisation d'une poignée de sans-papiers contre la

continuation de la politique d'expulsions massives.

Parce que notre capacité à changer les choses passe d'abord par notre

propre implication, il s'agit, aujourd'hui, de rompre avec la conception

dominante envisageant l'immigration sous un angle globalisant,

géopolitique réservée aux experts qui donnent corps à la menace de

l'invasion. Celle-ci n'existe pas, au contraire de toutes les pratiques

dénoncées plus haut.

Plutôt que de vouloir maîtriser l'impossible et se condamner à

l'impuissance, ne vaut-il pas mieux s'interroger sur la réalité de notre

société et envisager les milliers d'actes qui peuvent concrètement

changer les choses, tous réunis dans une commune résistance à la

soumission, au contrôle social, à la précarité ?


Arrêt immédiat des expulsions

Destruction des camps

Régularisation immédiate et collective de tous les

sans-papiers

Liberté de circulation et d'installation


Collectif Contre les Expulsions