Alternative Libertaire

écologie
gouvernementale,
un conservatisme
moderne

L'écologie gouvernementale :
une justification moderne
du néo-libéralisme ?

Les coalitions sociales-libérales qui gouvernent la plupart des États de l'Union Européenne intègrent des partis verts dans un nombre croissant de pays.

En Belgique, les Verts d'Agalev (flamands) et d'Écolo (francophones) ont opté majoritairement (mais avec une forte opposition interne), en juillet 1999, pour la participation à des gouvernements alliant libéraux, "socialistes" et verts.

En Allemagne, la participation des Grünen au gouvernement Schroeder, depuis la fin de l'année dernière, accélère et objective le recentrage d'une force qui incarna longtemps, outre-Rhin et ailleurs, l'espoir d'une véritable alternative écologiste et sociale. Comme le rappelle René Hamm (voir AL 219, été 1999), plus de huit mois après, le texte (de l'accord entre le SPD et les Grünen) est complètement battu en brèche et les deux chapitres portant un cachet vert ont d'ores et déjà subi maintes retouches. La "sortie du nucléaire" semble reportée aux calendes grecques ; le dernier des 19 réacteurs pourrait ne cesser de turbiner que d'ici... 2029 et concernant le code de la nationalité, la refonte du "jus sanguinis" datant de 1913 n'a que peu à voir avec le libellé initial. Et solidarité gouvernementale oblige, les Grünen ont dû, par ailleurs, cautionner l'intervention de l'OTAN au Kosovo et soutenir une politique économique de plus en plus clairement libérale, le nouveau ministre des Finances promettant 30 milliards de marks d'économies réalisées d'abord sur les dépenses sociales.

Les Grünen sont-ils en passe de réaliser le vu de Franz Schloser, l'un des dirigeants du patronat de l'Industrie et du Commerce, qui, en 1996, souhaitait qu'ils deviennent le correctif libéral des sociaux-démocrates jugés encore excessivement néo-keynésien (cité par René Hamm) ?

Cette orientation droitière est désormais assumée par la direction du parti et par une partie croissante de ses cadres les plus jeunes.

Ainsi, les 25 et 26 juin dernier, 40 responsables "de la jeune génération" rendaient public un manifeste libéral réclamant une révision radicale du programme du parti. Le document, signé notamment par quatre députés, considère que les Grünen doivent achever leur conversion au libéralisme conformément aux vux de Joschka Fischer et s'appuyer plus particulièrement sur les "couches urbaines modernes".

En simplifiant le trait, on peut dire que l'intégration des partis verts européens à des exécutifs sociaux-libéraux a trois conséquences politiques majeures.

D'une part, elle accélère le processus de bureaucratisation des partis verts qui, désormais, "fonctionnent" le plus souvent comme des partis politiques classiques, à savoir des "entreprises politiques" largement dominées par des professionnels élus ou permanents.

D'autre part, elle tend à canaliser les revendications écologistes en confiant à des leaders verts le soin de mettre en scène l'accompagnement environnemental de politiques publiques qui demeurent étroitement influencées par les différents lobbies productivistes.

Enfin, la tendance à la domestication des partis verts s'accompagne d'un processus de mise en forme d'un conservatisme moderne dont l'une des originalités est d'élaborer de nouvelles justifications des politiques néolibérales à partir du détournement de thématiques écologistes.

Pour s'en convaincre, il est nécessaire de faire un détour par l'expérience française qui, à bien des égards, a servi de laboratoire à ces multiples reclassements.

Repli conjoncturel

Revenons sur la genèse de la formation du gouvernement "pluriel".

En juin 1997 Dominique Voynet accepte la direction du ministère de l'Environnement et de l'aménagement du territoire sans véritable stratégie institutionnelle préalable, ni rapport de forces minimal avec la direction du Parti socialiste. L'accord entre les Verts et le PS s'est noué, en effet, dans un contexte d'affaiblissement de la principale force écologiste sur fond de décrue des mobilisations écologistes. Amoindris sur un plan militant par le départ des amis d'Antoine Waechter, les Verts traversent une période de reflux électoral, Dominique Voynet n'ayant recueilli que 3% des suffrages aux élections présidentielles.

C'est dans cette conjoncture de repli que la direction des Verts parvient à convaincre la plupart des cadres du mouvement et des adhérents de la nécessité de passer un accord de premier tour avec le Parti Socialiste.

Pour la première fois de leur histoire, les Verts français ratifient un accord électoral national avec le PS moyennant la perspective de conquérir quelques postes de députés et de participer au gouvernement en cas de changement de majorité. Cette stratégie ne convainc guère les électeurs ­ en moyenne les candidats verts recueillent 3 % des suffrages ­ mais permet, souvent à la faveur de triangulaires, à quelques dirigeants Verts d'être élus députés.

Bien que les Verts ne représentent qu'1 % de la nouvelle assemblée, Lionel Jospin a bien compris l'intérêt de confier un poste ministériel à Dominique Voynet. Ce faisant, il lie la direction du parti à la solidarité gouvernementale, précaution d'autant plus utile que les Verts sont encore alors perçus comme trop éloignés de la scène politique et donc comme difficilement contrôlables ; mais surtout, le chef du gouvernement peaufine ainsi sa stratégie de communication. Dès les premiers pas de l'équipe Jospin, Dominique Voynet apparaît comme une pièce maîtresse de son dispositif médiatique : une ministre verte au gouvernement c'est le symbole de la rupture avec la vieille union de la gauche et avec le passif des années Mitterrand ; en intégrant Voynet dans son gouvernement, Jospin récupère le capital symbolique de l'écologie, s'affiche comme politiquement moderne et crédibilise l'idée de "gauche plurielle".

L'engouement des médias pour la nouvelle ministre de l'Environnement sera d'ailleurs encouragé par les homologies de trajectoires et de position qui créent de multiples affinités entre nombre de journalistes politiques et le personnel dirigeant des Verts.

Ainsi les éditorialistes des grands journaux de gauche se reconnaissent dans le recentrage des ex-militants contestataires et appuient leur stratégie d'alliance avec le parti dominant et l'intégration de leur parti à la scène politique légitime ; quant aux journalistes spécialisés dans l'écologie politique ou dans l'environnement, ils vivent souvent l'arrivée de Voynet au gouvernement comme une sorte de "résurrection professionnelle", l'éloignement des Verts de la scène institutionnelle ayant provoqué une forme de mise à l'écart des commentateurs attitrés.

Le ministère
de la parole

La forte médiatisation de la ministre et des premiers arbitrages qui sont mis à son crédit ­ abandon du canal Rhin-Rhône et arrêt de Superphénix - ne doit donc pas faire oublier les conditions dans lesquelles celle-ci se résout à occuper un ministère dominé et peu autonome. Le ministère de l'Environnement, même accolé à l'Aménagement du territoire, demeure un ministère sans administration véritable ni moyens budgétaires conséquents, exposé à la pression des grands corps et à celle de lobbies particulièrement influents et mobilisés (fédérations de chasseurs, industriels de l'automobile, lobby nucléaire, groupes agro-industriels, firmes de travaux publics...), et contraint à une négociation permanente avec les services du Premier ministre. Des négociations qui ne se limitent toutefois pas qu'au rapport à Matignon. En effet, le ministère de l'Aménagement du Territoire et de l'Environnement, disposant de peu de ressources propres à garantir l'application effective de ses décisions, doit s'adresser aux ministères "rivaux" qui, eux, possèdent des directions dans les départements et peuvent agir directement. De même, en matière d'aménagement du territoire par exemple, le ministère doit en passer par les préfets qui, vu le rapport de forces implicite entre les ministères dans le champ de l'espace bureaucratique, préféreront vraisemblablement "suivre" et relayer l'Intérieur ou l'Industrie que l'Environnement ­ même renforcé par les compétences de l'Aménagement du Territoire.

Ayant très vite renoncé à démissionner ou à faire usage de la menace d'une démission, Dominique Voynet a dû entrer dans une logique de négociation permanente et sera très vite réduite à accepter les arbitrages de Matignon qui, sur la plupart des dossiers, feront la part belle aux lobbies. Reprise des chantiers autoroutiers, extension de l'aéroport de Roissy­Charles-De-Gaulle, autorisation du maïs transgénique, redémarrage de Phénix, relance de la fabrication du Mox, mise en place des laboratoires d'enfouissement des déchets nucléaires, maintien des primes à l'agriculture productiviste, conservation des privilèges du gazole professionnel, extension des périodes de chasse, sabotage de l'application de la directive Natura 2000, etc. Après deux ans d'exercice, que reste-t-il du bilan Voynet si ce n'est beaucoup d'effets d'annonce et bien peu de décisions...

Comment justifier ces renoncements consentis auprès des militants ? Devant le Conseil national des Verts du samedi 6 décembre 1997, Dominique Voynet prend la pose de l'héroïsme modeste : Par définition, construire une alternative durable ne se fait pas en un jour. Surtout quand on s'affronte à des lobbies puissants (...) Cela n'est pas toujours spectaculaire, ni médiatisable. Cela se traduit plus par de longues réunions que par des annonces démagogiques. Il y a des avancées, parfois des reculs. Il y a beaucoup de négociations, parfois des coups de gueule. Et les décisions les plus importantes peuvent se traduire par un changement de réglementation obscur, une circulaire d'allure technocratique ou une réforme de structure. Souvent, cette avancée ne nous est même pas attribuée. Pour autant, c'est souvent là que se trouvent les véritables avancées capables de transformer progressivement les politiques publiques. Et poursuit la ministre, il s'agit d'une caractéristique commune à l'Aménagement du Territoire et à l'Environnement, les compétences de mon ministère sont avant tout transversales. Notre rôle y est plus de coordination, d'animation, d'incitation, de contrôle ou d'expertise que de gestion. Ce qui implique que la décision ne nous appartient pas en propre. Au contraire, cela nous impose de négocier chaque décision.

Paradoxalement, c'est en bonne partie la violence de certains groupes de pression ­ céréaliers, chasseurs... - qui a occulté cette impuissance acceptée de la ministre et mis en scène Dominique Voynet comme une ministre pleinement écologiste. Ainsi, en organisant une action commando contre le ministère de l'Environnement, les céréaliers entendaient surtout faire pression sur le gouvernement Jospin pour préserver leurs privilèges à l'occasion de la renégociation de la Politique agricole commune (PAC) tout en désignant un "ennemi commun" aux différentes fractions du monde agricole ­ le ministère de l'Environnement. De la même manière, les mobilisations et les agressions à répétition organisées par des mouvements de chasseurs avaient surtout des visées de mobilisations électorales à l'occasion des scrutins régionaux et européens. Car, depuis son accession à la tête du gouvernement, Lionel Jospin ­ lui-même conseiller général d'un canton céréalier et de petite chasse ­, a multiplié les concessions au lobby de la chasse en acceptant, en particulier, l'élargissement des périodes de chasse des oiseaux migrateurs (loi du 3.7.98) contraire aux directives européennes. De la même manière le cabinet de Dominique Voynet a, dans la plus grande discrétion, accepté que la procédure Natura 2000 soit vidée de tout contenu véritable face à l'hostilité des organisations de chasseurs.

Bref, ce n'est pas en vertu de l'action qu'il mène que le ministère de l'Environnement a été violemment attaqué, mais bien plutôt parce qu'un certain nombre d'intérêts avaient de bonnes raisons de s'inventer une "cible" commune.

Contrainte de gérer essentiellement un ministère de la parole ­ mais avec plus de visibilité que ceux et celles qui la précédèrent dans cette fonction ­ Dominique Voynet a également été tenue d'affirmer sa solidarité avec la politique économique franchement libérale du gouvernement Jospin tout en faisant valoir l'intérêt des thématiques "environnementales" auprès des technocrates du ministère des Finances soucieux de ralentir les dépenses publiques tout en trouvant de nouvelles ressources fiscales. Ainsi le gouvernement reprend-il à son compte l'idée ­ totalement dénaturée - de pollutaxes, qui ne découragent pas les activités les plus polluantes (le transport routier en France, principal responsable de l'effet de serre, bénéficie toujours des avantages du carburant professionnel) et dont les recettes devraient être affectées à des allégements de charges pour les entreprises dans le cadre du passage aux 35 heures.

La mise en forme
d'un conservatisme
moderne

Cet usage technocratique de thématiques écologistes détournées esquisse ce qui pourrait constituer bientôt un puissant ressort de légitimation du libéralisme économique. L'ex-économiste alternatif Alain Lipietz, aujourd'hui converti à la gestion de Dominique Strauss-Kahn, a été l'un des artisans de la mise en forme de cette novlangue confondant allègrement l'intérêt supposé des générations futures et l'impératif de la réduction des coûts. Ce "bricolage" idéologique est désormais de mieux en mieux homogénéisé autour de quelques sophismes qui structurent de plus en plus le discours des dirigeants verts.

Recensons brièvement les principales caractéristiques de ce néo-libéralisme "soft" relooké aux couleurs de l'écologie technocratique...

Justification des politiques d'austérité. Les politiques d'austérité sont justifiées au nom de la critique du productivisme imputé aux politiques keynésiennes (comme si une relance budgétaire ne pouvait pas s'orienter vers des secteurs socialement utiles et non polluants) et la réduction des déficits publics au nom du droit des générations futures à ne pas supporter le poids de la dette des générations présentes (sic) !

Mise en cause de l'intervention publique. La critique justifiée des politiques productivistes conduite par des entreprises publiques (le meilleur exemple, en France, étant l'engagement dans la filière nucléaire soutenu par EDF) glisse vers la suspicion à l'égard de toute intervention publique dans l'économie. Quasi-silencieux sur l'immense train de privatisation conduit par le gouvernement Jospin, les Verts ont de fait abandonné la perspective du contrôle public d'activités clés pour un développement soutenable (gestion des déchets, gestion de l'eau etc.).

Justification de la réduction du coût du travail. Celle-ci emprunte plusieurs voies. D'une part la critique pertinente de la consommation tous azimuts est réorientée vers la délégitimation de toute revendication en matière de pouvoir d'achat, la recherche du "qualitatif" devant se substituer aux revendications salariales ; d'autre part, la nécessaire mise en place de pollutaxes est désormais mise en avant comme un moyen d'alléger le coût du travail en substituant ces nouveaux prélèvements aux cotisations sociales traditionnelles.

Justification de la flexibilité. À l'objectif légitime de réduction du temps de travail effectif favorisant un mode de développement soutenable, la création d'emplois utiles et un partage plus équitable de la richesse, s'est progressivement substitué une idéologie confuse du "partage du travail" indifférente au partage des profits et acceptant une flexibilisation accrue présentée comme une possibilité de travail à la carte pour les salariés. De la même manière a-t-on accompagné la déréglementation du travail au nom de la nécessité d'innover en favorisant des "activités autono-mes", les emplois-jeunes, nouvelle couche de précarité mise en place par Martine Aubry, devenant alors un premier pas vers le tiers-secteur (Alain Lipietz, économiste des Verts).

La mise en cause du lobbying syndical et de la protection sociale. Autre emprunt dénié à l'idéologie libérale, la mise en cause du pouvoir syndical s'est manifestée principalement à l'occasion du débat sur la protection sociale. Ainsi, les dirigeants verts acceptant de fait la mise en cause du paritarisme, ont-ils appuyé, au nom de l'équité fiscale, la décision de la majorité plurielle de remplacer une partie du financement fondé sur des cotisations par l'augmentation sensible de la CSG, un impôt proportionnel prélevé à la source. Avec, au final, aucun supplément de justice fiscale, mais un encouragement donné au patronat ­ et en particulier à sa fraction financière ­ à poursuivre sa stratégie de désengagement des caisses de sécurité sociale.

L'analyse de la mise en forme de ce conservatisme moderne est naturellement loin d'être exhaustive. Il faudrait en particulier être très attentif aux réseaux mondains drainés par la campagne de Daniel Cohn-Bendit, qui tentent aujourd'hui d'inventer une fumeuse troisième gauche. Nous aurons l'occasion d'en reparler. Mais l'essentiel est sans doute de poser les repères permettant de faire face à cette confusion idéologique induite par une série de reclassements politiques qui n'ont pas encore été perçus comme tels (la popularisation de la formule syncrétique, libéral-libertaire, n'est pas le moindre des symptômes de cet obscurcissement de la pensée politique).

Poser
de nouveaux repères

Poser des repères, c'est d'emblée rappeler que l'écologie ne peut être que foncièrement anticapitaliste.

Les problèmes environnementaux sont en relation directe avec ceux de l'inégalité sociale. Pauvreté et détérioration environnementale sont indissolublement liées. Il s'agit là d'une logique et d'un modèle pervers puisque les pauvres se voient dans l'obligation de détruire les ressources naturelles dont ils ont besoin, à long terme, pour leur subsistance. L'appauvrissement progressif du patrimoine naturel de la planète et la capacité limitée de récupération des écosystèmes, autrement dit la crise écologique/environnementale est le résultat de l'actuel modèle globalisateur, un modèle de production et de consommation injuste, fondé sur la déprédation des êtres humains et de la nature. Le développement soutenable ne consiste pas seulement en une moindre consommation des ressources et une plus grande efficacité des processus productifs, mais il suppose surtout le développement social et culturel des peuples, des communautés et des personnes, une plus grande égalité dans le partage des richesses et une authentique participation démocratique.

Sur un plan plus immédiatement stratégique, il importe de se saisir de l'expérience des partis verts dans les gouvernement européens comme d'échecs exemplaires, riches d'enseignements pour penser une stratégie institutionnelle libertaire privilégiant une logique de mandatement plutôt que de délégation de pouvoir intégrant d'emblée, "à froid", la réflexion sur les limites des institutions à occuper (conseils municipaux, régionaux, ministères) pour "mieux" les occuper, en transformer l'usage et, ce faisant, contribuer à transformer l'espace institutionnel en un véritable espace public.

D'après un texte de Philippe Boursier
paru dans Arguments pour l'Écologie sociale.



 

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