Alternative Libertaire

Les Égorgeurs
de Benoist Rey

Préface de Mato Topé

Le livre (interdit) de Benoist Rey
vient d'être réédité
aux éditions du Monde Libertaire.
Extrait, préface de Mato Topé.


Quand Les Égorgeurs
se recrutaient
dans les rangs
de l'armée française

À Sid Ali, Gavroche de la Casbah, torturé à 14 ans durant la bataille d'Alger et qui a eu la grandeur d'âme de m'honorer de son amitié, moi le pied-noir au nom duquel il avait subi l'innommable.
 

Lorsqu'en septembre 1959, Benoist Rey débarque en Algérie, "la guerre sans nom" qui achève sa cinquième année, entre dans une nouvelle phase. Lors de l'allocution du 16 septembre, le Général de Gaulle accepte officiellement le principe de l'autodétermination du peuple algérien. Ce tournant permet désormais d'envisager l'indépendance à terme et marque, de jure, la fin du régime colonial puisque la personnalité algérienne est reconnue et, de ce fait, le droit du peuple algérien à disposer de lui- même. Dès lors, les opérations militaires consistent non plus à gagner contre des rebelles, mais à imposer la paix pour pouvoir organiser la consultation des populations qui se taisent face aux pressions des hommes en armes (FLN et armée française). C'est du moins la version officielle.

En fait pour le pouvoir gaulliste, la guerre est d'ores et déjà perdue, non pas militairement mais politiquement ; l'Algérie, du reste, est perçue, parce qu'elle grève le budget de l'État, comme un obstacle à la nécessaire modernisation du pays, un boulet qui par conséquent entrave le développement de la France et de surcroît obère ses relations internationales. Dans leur grande majorité, les élites du pays sont convaincues qu'il faut sortir au plus vite du bourbier algérien.

Néanmoins, le contingent continue d'être acheminé vers l'Algérie. Car désormais, pour le politique, les opérations sur le terrain sont destinées à créer un rapport de force pour obtenir le maximum de ce qui reste à négocier (pétrole, positions stratégiques, Sahara pour les expérimentations atomiques).

En revanche, pour les militaires qui assurent le sale boulot, l'ambiguïté est possible : il convient d'intensifier la lutte contre la rébellion jusqu'à la pacification intégrale, selon l'ordre du jour du général Challe du 22 septembre. Pour ce faire, le ratissage et le quadrillage des djebels vont être renforcés tout en tentant de rallier la population algérienne. En face, le FLN refuse la paix des braves offerte par de Gaulle car il redoute de ne pas être suivi par sa base et surtout d'être privé de la victoire totale. En conséquence, la lutte entre dans sa dernière phase. La plus violente.

Issu d'un milieu aisé et conservateur, un père farouchement maurassien, pétainiste (1), Benoist Rey a rompu avec sa famille et son entourage après avoir échoué pour la deuxième fois au baccalauréat en octobre 1957 et avoir choisi d'être apprenti typographe. À l'été 1958, appelé sous les drapeaux, Benoist Rey fait rapidement ses classes en Allemagne. Il a 21 ans, en septembre, lorsqu'il débarque en Algérie. Dès ses premiers jours sur le sol algérien, il découvre tout à la fois la réalité coloniale, Un chemin : d'un côté la villa blanche et la ferme opulente, de l'autre côté les "mechtas" en torchis, alignées, brunes comme le sol ; une barrière les isole, qu'il sera ensuite conduit à nuancer, Les pieds-noirs et les musulmans aisés y avaient des villas, tout en conservant la haine du pied-noir et la sale guerre avec sa torture systématique et les exécutions sommaires. Volontaire d'office, comme il l'écrit lui-même, il est affecté dans les commandos de chasse où il participera aux opérations menées dans la région de Djidjelli. Pendant un an, il va être simultanément acteur et témoin de cette guerre que conduit la France au nom de la civilisation.

Et c'est vraiment une guerre sale si tant est qu'il en existe de propre, mais particulièrement sale dans la mesure où elle oppose une armée dotée d'une technologie moderne à une population. La stratégie de ce type de guerre a déjà été rodée au XIXème siècle, comme dans le nord du Mexique lors de la guerre dite de reconquête coloniale contre les Apaches, ou comme durant la guerre de Sécession quand le général Sherman faisait incendier fermes et récoltes (2).

Bien sûr, ces méthodes ont déjà été utilisées dans la guerre de colonisation de l'Algérie qui a duré plus de quarante ans. Cette façon de "traiter" la question indigène a ensuite perduré durant toute la colonisation ; les diverses insurrections furent matées impitoyablement. En 1945, la répression qui a suivi le soulèvement de Sétif et de Guelma a été atroce ; en réponse à une manifestation ayant dégénéré dans le sang, les autorités engagent des moyens disproportionnés mais à la mesure de la peur engendrée parmi la population européenne (3) ; l'aviation et la marine bombardent le bled ; au sol, les fantassins secondés par des civils multiplient exécutions sommaires et exactions. L'aveuglement et les outrances de cette répression ont provoqué une rupture définitive entre la France et les élites algériennes, persuadant ces dernières de l'inanité de leur recherche d'égalité et d'intégration.

Le comble de l'ignoble fut atteint pour les anciens combattants originaires de la région. Après leur démobilisation (4), ils découvrirent, en effet, que pendant qu'ils étaient au front où rien ne leur fut épargné, des troupes planquées à l'arrière avaient massacré leurs proches. Il était évidemment plus aisé de bombarder des mechtas que de partir à l'assaut des pentes du Monte Cassino ! Bien des vocations "terroristes" sont nées ces jours-là. Kateb Yacine l'exprimait si bien...

Une fois les hostilités armées ouvertes, la guerre contre le peuple impose d'isoler les rebelles afin de les priver de tout soutien. Pour ce faire, les stratèges déterminent des aires géographiques, l'armée les vide de leurs habitants et elles deviennent des zones interdites, zones de feu à l'intérieur desquelles toute personne est considérée comme suspecte et traitée comme telle. Pour inciter les villageois à quitter leurs maisons, à abandonner leurs pauvres champs, l'armée incendie les toits de chaume, abat les mulets et les vaches, et si cela ne suffit pas, un vieillard égorgé et pendu à la poutre maîtresse du toit et le viol collectif d'une fillette de quinze ans sauront persuader les plus récalcitrants... Témoignage accablant, terrible !

En France, au même moment, la dénégation est la règle. Le 7 avril 1961, le livre de Benoist Rey est saisi quatre jours après sa sortie en librairie. Le 15 octobre 1959, dans la Revue des Deux Mondes, Pierre Voizard, réagissant à l'allocution du Général de Gaulle, peut écrire, en toute conscience, mais sans avoir quitté les quais de la Seine : N'en déplaise aux détracteurs de l'armée, notre souci de réduire humainement une guérilla inhumaine nous interdit de recourir à certains modes de répression. Aux grenades et aux mitraillettes des fellagha, qui frappent sans discernement militaires et civils, adversaires et amis, nous opposons d'abord des investigations épuisantes, pas toujours récompensées (5).

C'est contre toute évidence que ce discours sera tenu pendant toute la durée de la guerre et, au-delà, jusqu'à nos jours alors même que des officiers gé-néraux, et pas des moin- dres, ont revendiqué la torture comme un moyen de lutte contre le terrorisme dès la bataille d'Alger en 1957 (6) ou que quelques rares autres ont préféré démissionner plutôt que de cautionner de telles pratiques. Mais surtout, on estime que plus de deux millions et demi d'Algériens ont été déplacés et plus d'un million ont trouvé refuge en Tunisie ou au Maroc. C'est donc plus du tiers de la population qui a fui et un paysan qu'il soit algérien ou kosovar ne quitte pas sa terre sans une forte "incitation". Quant à la torture, elle fut pratiquée non pas seulement pour faire avouer un poseur de bombe (rhétorique justificative classique : Si j'en torture un, c'est pour en sauver cinquante) mais plus profondément pour briser l'ennemi, pour le déshumaniser et terroriser les populations. Alors au fil des pages, se succèdent les scènes d'horreur : viols systématiques, mutilations, on dépouille les cadavres, à l'occasion quelqu'un urine et crache sur le mort. La torture fait tellement partie du quotidien que des locaux et des personnels lui sont destinés : Au-dessus de la porte d'une salle de torture, l'inscription "Au Bon Accueil". Ironie fonctionnelle en ce qu'elle banalise l'horreur au quotidien, mais insupportable en ce qu'elle renvoie à l'inscription au fronton de Dachau Arbeit macht Frei.

Tout compte fait, si on additionne les personnes déplacées par l'armée française, celles qui ont fui au-delà des frontières, les morts et les blessés, c'est plus de la moitié des Algériens qui ont été directement les victimes des "événements d'Algérie".

Sera-t-il possible un jour de mesurer l'ampleur du traumatisme sur les individus et sur l'ensemble de la société algérienne ?

Dans son livre, Benoist Rey décrit minutieusement les méthodes employées et nomme les auteurs de ces barbaries. Si des initiales protègent leur anonymat, Benoist Rey s'engage en préambule à tenir à la disposition de la justice les noms des personnes dont les initiales sont citées. Devant le peu d'empressement du pouvoir à engager des poursuites, Benoist Rey dévoilera leur anonymat dans Vérité et Liberté (n9, mai 1961), sans plus de succès du reste. Son témoignage s'avère vraiment intolérable. D'autant qu'il n'incrimine pas que des troupes spéciales ou des "supplétifs indigènes", il charge également de jeunes appelés du contingent qui participent à ces exactions : L'explication ? Qu'on pense au petit employé qui, mobilisé en Algérie, a pleins pouvoirs sur la vie et la mort. Comme des esclaves assoiffés d'autorité, il en abuse.

On peut s'en douter, les Algériens ne seront pas les seuls atteints dans leur dignité. Les soldats français n'en sortiront pas indemnes. Benoist Rey nous dit ses premières larmes d'homme après sa première expédition de ratissage. L'hiver venu, alors que la "pacification" s'intensifie, il note : Quel nom aura notre honte ? Quel remords sera le nôtre ? Au fil des jours, c'est l'emprisonnement, l'assassinat anonyme et collectif, les coups de crosse et les injures. Et personne ne dit rien, chacun se repose sur l'autre. Personne ne prend de responsabilités (...) Nous perdons tout sentiment de dignité, d'humanité. Le corps est fatigué, la tête est vide. Le cur aussi.

Ce sentiment de culpabilité sera sûrement à l'origine du silence des appelés à leur retour en France. D'autant que, si la droite nationaliste niait tout en bloc, la gauche entretenait la fiction d'une armée scindée en deux, d'un côté l'armée de métier, une bande de tueurs et de bourreaux. De l'autre, les p'tits gars du contingent, gentils garçons de tout cur avec les Algériens. La réalité est plus cruelle. Cette fiction lui permettait de justifier son absence de soutien à l'insoumission et son rejet de la désertion, bref son respect de la légalité. Elle légitimait également la poursuite de sa politique dans laquelle le contingent servait ses objectifs de paix (7). Quoi qu'il en ait été, l'ensemble de la classe politique se retrouvait pour occulter la complicité des jeunes appelés dans les crimes commis au nom de la République.

Ce consensus douteux explique le scepticisme qui entourera le témoignage déroutant de Benoist Rey, l'interdiction qui frappera son livre et le peu d'empressement mis par les journaux de gauche à s'engager contre cet acte de censure. Il se trouve également à l'origine du "mal algérien" dont souffre la France qui a préféré l'amnésie officielle au douloureux travail de mémoire. À leur retour, il n'y avait personne pour prendre en charge le traumatisme des appelés qui ont dû vivre avec leurs souvenirs. Grâce au travail remarquable de Bertrand Tavernier et Patrick Rotman effectué en 1991 dans La guerre sans nom, le spectateur peut avoir une idée de ces blessures jamais vraiment refermées. Cette amnésie a ensuite été, en quelque sorte, légiférée : plusieurs lois d'amnistie se sont succédé en rafale avec la réintégration dans les cadres de l'armée des officiers généraux factieux par le premier gouvernement de gauche (8) : elles interdisent de faire retour sur les faits couverts par la loi. Papon a bien été condamné pour complicité de crimes contre l'humanité mais ne saurait répondre de ceux commis sous ses ordres dans le Constantinois ou à Paris.

Malheureusement de l'autre côté de la Méditerranée, l'amnésie est identique car l'élaboration de la mémoire officielle a donné lieu à une vaste entreprise d'occultation. En effet, le FLN ne s'est pas privé d'employer les pires méthodes que la propagande française utilisait à son tour pour justifier l'injustifiable. Malgré son engagement en faveur de l'indépendance, Benoist Rey note, au hasard des événements, les abominations commises par les hommes du FLN : Les éléments pro-français ont été "éliminés" par le FLN - Dix soldats français ont été tués dans une embuscade - Deux soldats ont été égorgés - Un enfant est égorgé par les rebelles. Nous savons aujourd'hui que les victimes algériennes du FLN se comptèrent par milliers durant toute la guerre en Algérie mais aussi en France parmi les émigrés, en particulier afin de s'assurer la perception de l'impôt révolutionnaire. La lutte pour le contrôle de la population fut féroce et les adversaires du FLN exterminés qu'ils aient été pro-français, partisans de Messali Hadj (9) ou, de manière plus conjoncturelle, opposés à la ligne du Front (10). Enfin, la grande fête de l'indépendance se solda par quelques milliers de français assassinés en particulier à Oran et dans ses environs, histoire de les inciter à partir, et surtout par des dizaines de milliers d'Algériens liquidés pour faits plus ou moins avérés de collaboration.

Tous ces meurtres atroces, cette purification ethnique avant l'heure, ont été effectués dans le silence complice des amis de l'Algérie (dans la série Malheur aux vaincus !, alors même que l'on peut penser que les pieds-noirs restés après l'indépendance n'étaient pas les plus compromis avec les crimes de l'OAS) et dans le mutisme gêné des autorités françaises qui s'en sont lavé les mains alors que leur responsabilité était directement engagée. Après l'indépendance, les militaires au pouvoir instrumentalisèrent la fiction politique d'un Front qui transcende les divisions de classes pour légitimer le parti unique, instrument de leur dictature. Dans ce sens, ils firent du peuple le seul héros de l'histoire algérienne, histoire aseptisée, selon l'heureuse expression de Benjamin Stora, qui avait pour principale fonction d'occulter le pluralisme politique qui avait présidé à la naissance du nationalisme algérien et surtout la violence extrême avec laquelle il avait été réduit.

En fait, une des leçons de la guerre d'Algérie est que le contrôle de la population constitue l'enjeu unique de la lutte pour le pouvoir qui arbore ici son véritable visage ou, pour le moins, son visage originel : son ontologie est bien la terreur.

Voilà pourquoi le pouvoir est maudit ! De plus, la lecture de Benoist Rey nous conduit à reconsidérer ce lieu commun utilisé dans toute réflexion sur le rapport entre démocratie et terrorisme : une démocratie serait désarmée pour combattre le terrorisme.

Si elle utilise les méthodes nécessaires, elle peut perdre à la fois son âme et le combat.

En fait, au cours de ce siècle, tous les États de droit, lorsque le monopole de la violence leur était directement contesté par des groupes armés, ont laissé délibérément subsister de larges zones de non-droit pour finalement l'emporter... sauf face à un mouvement réellement adossé à un peuple (FLN, IRA). Constat qui relativise l'effectivité du fonctionnement démocratique de ces États et qui montre qu'entre le respect du droit et la survie de l'État (11) le choix ne se pose jamais vraiment. D'autant que l'Algérie ne fut jamais la France, quoi qu'en disent les nostalgiques de l'Algérie française, puisque la loi fondatrice de la République, l'égalité des citoyens devant la loi, n'y était pas appliquée ; il fallut attendre 1958 pour que les Algériens soient reconnus comme des Français à part entière. Mais il était évidemment trop tard.

Les véritables "bradeurs" de l'Algérie furent ceux qui firent en sorte que les réformes nécessaires soient perpétuellement différées afin de préserver leurs intérêts.

Mais peut-on demander aux classes dominantes de faire preuve d'intelligence historique à long terme (12) et surtout, pouvait-il en être autrement sans remettre en cause le fondement même de la colonisation ?

Si, à sa sortie, Les Égorgeurs fut censuré tant il dérangeait les consciences, aujourd'hui, ce livre conserve toute sa force d'inquiétude ; bien qu'entré dans le domaine historique, il permet de mettre le présent en perspective : c'est à nouveau la guerre.

Au Kosovo, l'OTAN (dont fait partie la France) tente de faire croire qu'elle mène une guerre propre, chirurgicale, humanitaire même, afin de protéger une population victime d'une violence d'État.

S'il n'y avait les dégâts collatéraux dont sont victimes les populations civiles serbes et même kosovares et les massacres systématiques opérés à l'encontre des Albanais du Kosovo par l'armée serbe et ses hordes para-militaires, cela prêterait à rire.

Le dictateur de Belgrade, quant à lui, tient un discours identique à celui des diplomates français durant la guerre d'Algérie pour refuser les ingérences dans la politique intérieure d'un État souverain et les atteintes à la souveraineté nationale yougoslave et, aujourd'hui, comme hier, cette réthorique creuse prétendant au droit de pouvoir massacrer en toute liberté dans son pré carré est à dégueuler.

Benoist Rey nous l'avait déjà dit : le colonialisme et le nationalisme portent la guerre en eux comme la nuée l'orage ; toutes les guerres sont sales ; et tous les soldats de toutes les armées du monde sont des soudards.

De l'autre côté de la Méditerranée, le pouvoir algérien fait face à des "événe- ments" terribles depuis huit ans. Une nouvelle guerre, à nouveau sans nom, constitue un cruel rappel pour toutes les consciences. Elle est conduite avec tous les moyens militaires dont dispose le pouvoir en Algérie qui n'en est pas dépourvu et qui sait pouvoir compter sur la France si, d'aventure, il en manquait. C'est encore une armée qui lutte contre des groupes évoluant au sein d'une population et qui fait appel au renfort de milices d'autodéfense. On assiste médusé, incrédule, à une reprise terme pour terme du discours du pouvoir en butte à une lutte armée et, malheureusement aussi, à un renouveau de pratiques ayant fait leurs preuves. La main de l'étranger est débusquée derrière les attentats : les terroristes viennent d'ailleurs, de France, d'Afghanistan, d'Iran ou du Soudan. Le terrorisme est résiduel et de toutes façons on ne négocie pas avec les égorgeurs... Pendant ce temps- là, le napalm est à nouveau employé dans le bled, les camps d'internement comptent des milliers de détenus sans défense, ni recours et les disparus se multiplient sans que leurs proches ne sachent ce qu'il est advenu d'eux. Il est vrai que l'État algérien n'a pas la culture démocratique pluriséculaire de la France même si la pratique de bourrer les urnes au vu et au su de tous, et donc avec le plus profond mépris des électeurs, est un héritage direct de la période coloniale...

En face, les terroristes "terrorisent" avec application et s'en prennent à tout ce qui de près ou de loin appartient pour eux au parti de la France, Hizb França, mais aussi à des paysans misérables, à des femmes et des enfants. Pour eux qui se qualifient de moujahidine, il s'agit d'accomplir enfin les buts de la guerre de libération en liquidant la junte au pouvoir et toutes traces de l'héritage colonial pour en revenir au passé mythifié de la grandeur de la civilisation arabo-musulmane et construire la communauté des croyants. Allah est grand et, en son nom, ses croisés égorgent enfants et vieillards, violent des fillettes, incendient des écoles et posent des bombes sur les marchés.

Cette réapparition de la barbarie après l'échec d'une forme caricaturale du socialisme scientifique à la mode algérienne (mélange d'islamisme et de tiers-mondisme) contraint à faire un retour sur les événements qui ont présidé à la naissance de ce nouvel État, sur son fonctionnement depuis l'indépendance et sur les complicités dont il a bénéficié des deux côtés de la Méditerranée. Pour les staliniens du Parti de l'avant garde socialiste (PAGS), critiquer Boumediene revenait à faire le jeu des ennemis du socialisme... Ce retour terrifiant oblige également à réfléchir sur les implications de la lutte armée et sur ses dérives inévitables :

Un souci de cohérence devrait nous imposer de dire soit que nous avions tort d'approuver les formes de la guerre "juste" menée par le FLN (sans couvrir pour autant les exactions meurtrières d'une armée que l'on ne peut malheureusement pas circonscrire à l'agonie coloniale), soit que le FIS a raison de faire aujourd'hui la même chose avec le même cynisme, et le même soutien populaire, nourri d'une dose équivalente de xénophobie (13).

En fait, c'est la question centrale de la mémoire liée aux relations entre l'Algérie et la France qui se trouve posée. Des deux côtés de la Méditerranée, on a coulé une chape de plomb après le départ massif des colons. Sous elle, les plaies mal cicatrisées ont généré une gangrène (14) dont on peut lire les symptômes, en miroir toujours, dans les programmes de purification ethnique du FIS et des FN. Car le caractère incomplet et inachevé de l'épuration ethnique en France comme en Algérie est analysé par ces intégristes comme la source de tous les maux dont souffrent nos sociétés. En effet, sur les deux rives, il existe une communauté bien vivante qui s'obstine à les relier, à refuser de voir dans la Méditerranée une frontière qui sépare et pour la considérer, au contraire, comme un lien. En France, les Maghrébins (travailleurs immigrés et harkis confondus), les pieds-noirs et tous ceux qui sont allés travailler sur cette terre sont, à des titres divers, des ponts, des "truchements" (15) entre les deux mondes. Dans la mesure où le racisme pointe non pas l'intolérance à ce qui est différent mais la peur, ou l'horreur panique, de ce que cette différence cache de semblable (16), le racisme dont fait preuve une part trop importante des pieds-noirs peut se lire comme un déni de soi, comme le refus de la dimension algérienne de leur histoire. En Algérie, les descendants de harkis, les intellectuels et aussi une grande partie des anciens émigrés de retour au pays qui ont adopté un mode de vie incompatible avec la pureté originelle constituent pour les islamistes le diabolique parti de la France. Et sur cette rive-là aussi, cette haine xénophobe n'est autre que la négation de cette partie française qui contribue à la richesse de la culture algérienne.

Heureusement, le pire n'est pas toujours inévitable. Face aux sanglants replis sur soi, de nombreux signes même ténus laissent à espérer. L'Algérie n'est pas l'Iran et les islamistes ont perdu leur principale bataille : la population ne s'est pas ralliée à leurs mots d'ordre obscurantistes. Quotidiennement, des filles, toujours plus nombreuses, vont tête nue, les jeunes en âge d'être scolarisés continuent de fréquenter en masse écoles et universités, la musique profane est toujours aussi populaire, les paraboles maudites ornent les toits et font entrer dans les demeures les images du monde entier.

En France, le chômage fabrique de l'exclusion et frappe en priorité les enfants de l'émigration qui cumulent bien des handicaps. Mais ceux-ci ne sont pas insurmontables et de nombreux exemples démontrent l'intégration réussie de jeunes issus de l'émigration.

Après la disparition de l'immense Jacques Berque (17) qui était né en Algérie en 1910, deux des meilleurs spécialistes (18) de l'Algérie dans l'université française sont Benjamin Stora, pied-noir de Constantine et Mohammed Harbi ; quant au bouillonnant Bruno Étienne, il a vécu en Algérie et a épousé une Algérienne. Trait d'union fort, la littérature en langue française inspirée par l'Algérie est prolifique et réunit aujourd'hui, entre beaucoup d'autres, Abdelkader Djemaï et Jean-Jacques Gonzalès dans leurs souvenirs d'enfants du même quartier d'Oran (19), comme hier, elle unissait Mouloud Feraoun et Albert Camus. Plus largement, les musiques populaires algériennes, Raï ou Chaabi, ont fait leur entrée dans les hit-parades et, lorsqu'on examine la composition de ces groupes, on constate qu'ils comptent nombre de musiciens qui n'appartiennent pas à l'émigration. Hier chantre des pieds-noirs, aujourd'hui ambassadeur de l'UNESCO et interdit de concert par les FN, Enrico Macias vient de donner, lors du dernier printemps de Bourges, un concert en hommage à son beau-père, Cheikh Raymond Leyris, grand maître de cette musique arabo-andalouse à laquelle il l'initia. Il n'est pas étonnant que la culture montre la voie tant il est vrai qu'elle ne connaît pas de frontière et qu'elle est métisse dans sa nature même... Voilà pourquoi tous les dictateurs sortent leur revolver à sa seule évocation et voilà pourquoi Cheikh Raymond fût assassiné à Constantine par le FLN en 1961 de la même manière que Cheb Hasni le fût en 1994 à Oran par les islamistes plus de trente ans après. Tragiques bégaiements de l'histoire ! Si Cheikh Raymond fut abattu parce qu'il était juif et qu'il était scandaleux donc qu'il fut un maître de la musique arabe, Cheb Hasni l'a été car il incarnait le raï. Or le raï comme le football, a le tort de s'adresser aux jeunes (70% des algériens ont moins de vingt-cinq ans) et, surtout, de mobiliser les plus pauvres d'entre eux, contestant ainsi l'hégémonie que les islamistes cherchent à construire. Dans la même logique, Hocine Dihimi, dit Yamaha (20), sera abattu le 11 juin 1995 parce qu'il était le "héros" païen des supporters du club de foot de Belcourt.

Benoist Rey terminait son livre sur une question N'y aura-t-il jamais de Nuremberg algérien ?. Près de quarante ans après, il est fort peu vraisemblable que les bourreaux qui ont officié en Algérie aient un jour des comptes à rendre à quiconque. Les meurtres de Maurice Audin ou d'Abbane Ramdane resteront vraisemblablement impunis et justice ne sera jamais rendue. Cependant, à chaque fois qu'un pont, si modeste soit-il, est jeté entre les deux sociétés, leurs assassins subissent une défaite. Il convient donc de s'employer à les multiplier pour lever de manière irréversible la frontière entre ces deux pays riches d'une histoire commune et pour faire reculer la mort à l'uvre sur les deux rives...

Mato-Topé


(1) Benoist Rey, L'arme à gauche, in L'opposition artistique, novembre 1964, p.7.

(2) En écho aux guerres indiennes menées par des officiers formés par la guerre de Sécession, on retrouve dans le livre de Benoist Rey un officier supérieur qui donne l'ordre d'ouvrir le feu sur un troupeau de vaches, Allez, tirez, tirez crie-t-il. Les bêtes s'écroulent, une à une.

(3) Pendant toute la durée de la guerre, les femmes laissées seules dans le bled par leurs hommes mobilisés redoutèrent une révolte indigène qui ne survint finalement que ce fameux 8 mai où des Algériens eurent l'impudence de croire que la fin de la guerre en Europe allait coïncider avec le début de leur émancipation.

(4) En 1936, les Algériens étaient astreints à 14 mois de service (alors que les colons ne devaient en effectuer que 10) et percevaient une solde inférieure. À leur retour, l'inégalité perdure : les anciens combattants indigènes toucheront une pension inférieure à leurs compagnons.

(5) Algérie 1830-1962, Les trésors retrouvés de La Revue des Deux Mondes, Paris, Maisonneuve et Larose, 1999, p.500.

(6) Il suffit de lire le livre édifiant du général Massu, La Vraie Bataille d'Alger, et de se souvenir que, sur les 20.000 arrêtés par les parachutistes, 3.024 avaient disparu avant que Paul Teitgen, secrétaire général pour la police de la préfecture d'Alger, écuré, décide d'arrêter de les comptabiliser afin que sa présence ne confère pas une apparence de légalité à ces pratiques inqualifiables. Bien piètre gaulliste, le général Massu aurait dû savoir qu'une armée peut gagner une bataille pour finalement perdre la guerre. Et, de fait, pour éradiquer le FLN, les parachutistes avaient meurtri chaque famille et étaient ainsi parvenus à rallier l'ensemble des habitants de la Casbah à la cause de l'ennemi qu'ils cherchaient à détruire.

(7) D'une part, en métropole, le mécontentement croissant de la population pesait lourdement contre la poursuite de la guerre. D'autre part, en Algérie, les appelés constituaient une troupe peu encline à suivre des officiers factieux. C'est pourquoi les partisans de l'Algérie française cherchèrent à réduire l'engagement du contingent dans le conflit (voir l'amendement Salan qui fut rejeté par l'Assemblée nationale). Enfin, avec le refus de la guerre, la gauche tenait une ligne de masse susceptible de mobiliser largement. Dès 1955, le front républicain avait gagné les élections en centrant sa campagne sur La paix en Algérie.

(8) François Mitterrand s'est sans doute souvenu qu'il était Ministre de l'intérieur au moment du déclenchement de la guerre et de sa déclaration en novembre 1954 lors d'une tournée en Algérie : Une seule réponse à la barbarie, la guerre.

(9) Comme les 377 victimes de Melouza égorgées en une nuit d'horreur.

(10) Combien d'intellectuels montés au maquis et soupçonnés d'être des traîtres ont-ils été assassinés par les militaires, déjà profondément "poujado-populistes", pendant la guerre elle-même ? En tout cas, les premiers intellectuels égorgés le furent par le FLN et non par les islamistes !

(11) Même à un niveau symbolique. En effet, il est peu crédible que la Fraction Armée Rouge ait jamais menacé réellement le puissant État allemand et cela même en assassinant quelques dignitaires du régime. Mais il était important que les Allemands croient en la réalité de cette menace qui justifiait le renforcement du contrôle policier (plus d'un million d'Allemands fichés) et les méthodes employées (Berufsverbot : interdiction de travailler, pour les sympathisants dont il fallait assécher le marais, "suicides" collectifs dans une prison de haute sécurité conçue spécialement pour les terroristes de la RAF). La force du symbolique et la raison d'État imposaient qu'un gouvernement social-démocrate fasse des funérailles nationales au patron des patrons, Hans Martin Schleyer, en passant sous silence pudiquement son passé de haut dignitaire nazi et de criminel de guerre...

(12) À court terme, le grand colonat sut préserver ce qui pouvait l'être et vendre lorsqu'il était encore temps pour investir en métropole avant même que l'OAS, qu'il finançait, pousse les petits Blancs vers une politique de la terre brûlée.

(13) François Pouillon, Algérie, ma vie, in Penser l'Algérie, Cahiers Intersignes, n10, printemps 1995.

(14) Cf. La gangrène et l'oubli de Benjamin Stora, Paris, La Découverte, 1991.

(15) Au XVIIIème siècle au Canada, on nommait ainsi les jeunes Français que les marchands faisaient hiverner chez les Indiens afin qu'ils apprennent la langue et les murs et puissent ensuite servir d'intermédiaires dans le commerce des fourrures.

(16) Daniel Sibony, 1974.

(17) Lire entre autres, Mémoires des deux rives, Le Seuil, Paris, 1989.

(18) Parmi de nombreux autres. Benjamin Stora dénombre plus de 2.200 ouvrages consacrés au conflit dans son Dictionnaire des livres de la guerre d'Algérie, L'Harmattan, Paris, 1996. C'est dire que l'amnésie n'est pas liée à la disponibilité des sources. L'information et la réflexion existent bel et bien, et Les Égorgeurs, à nouveau disponible, constitue une contribution supplémentaire à la connaissance.

(19) Lire par exemple Abdelkader Djemaï, Sable rouge (Michalon), et Jean-Jacques Gonzalès, Oran (Séguier) ou encore Une enfance algérienne, textes recueillis par Leïla Sebbar (Gallimard) qui, comme Algérie, un rêve de fraternité (Omnibus), réunit sous une même couverture des auteurs algériens de toute origine.

(20) Lire Yamaha d'Alger, Vincent Colonna, Tritram, Paris, 1999.



 

Libertaire Anarchiste Anarchisme Franc-Maconnerie

franc-maconnerie anarchisme http://pagesperso-orange.fr/libertaire/campion.html


franc-maconnerie anarchisme