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La règle
non-écrite

Cécily

Comment déplacer
la pierre sur laquelle
on est assise...

Il y a cinq ans, pour suivre mon lieu de travail, je suis arrivée toute seule dans une ville étrangère. Je me suis dit : À moi la belle vie ! Je vais rencontrer des gens et faire partie du monde.

Je veux des copains et des copines, et que certaines relations mûrissent jusqu'à l'amitié. Je ne veux pas rencontrer l'homme de ma vie, car j'en ai déjà un, ni avoir des relations sexuelles de ci de là. Je cherche des amis et des amies. Impossible !

Sens interdits

Je ne rencontre que des hommes. Aucune des femmes que je croise ne manifeste le moindre désir de faire un pas vers moi : nous nous parlons un peu parce que par hasard nous nous trouvons au même endroit, et puis nous nous quittons jusqu'au prochain hasard. Les femmes passent, rentrent chez elles ; elles n'accrochent pas. Des femmes téflon.

Avec mon ami, nous avons invité un de mes collègues et son épouse. Comme il avait dit auparavant du bien de moi à sa femme, elle a été jalouse et ne m'a pas parlé. Alors, nos deux hommes ont sympathisé pendant qu'elle et moi étions cantonnées dans des rôles de figurantes.

Des hommes mariés ne voient aucun mal à me fréquenter, jusqu'à ce que leur épouse les tire par la manche... comme si en ne faisant que parler, j'avais de leur homme la meilleure part.

D'autres hommes mariés me fuyent depuis qu'ils ont compris que je veux aller manger un bout avec eux sur le temps de midi, au lieu de manigancer un rendez-vous plus discret et à leurs yeux plus fructueux.

Où sont les femmes ? Pourquoi me laissent-elles seule, comme pour me provoquer à jouer un rôle que je ne veux même pas jouer ?

En attendant, je trouve à passer le temps avec des divorcés qui se posent des tas de questions fondamentales sur les relations entre hommes et femmes. Nous avons des conversations grandioses. Ils sont Socrate et je suis Diotime. Mais ce qu'ils cherchent, c'est la femme de leur vie. Quand ils comprennent que je ne serai jamais candidate, ils entreprennent de chercher ailleurs. Un jour, ils me présentent quelqu'une. La première chose que fait celle-ci, c'est encore une fois de se sentir jalouse et de tirer son compagnon par la manche, loin de moi.

J'ai rencontré quatre divorcés qui étaient amis depuis des années. J'ai cru qu'enfin je serais inclue dans un petit groupe comme je le cherche, pour aller à des concerts et sou-per ensemble une fois de temps en temps, comme ils ont depuis longtemps l'habitude de le faire entre eux.
 

En réalité, ils m'ont chacun demandé l'un après l'autre lequel d'entre eux je choisirais, et maintenant je ne les vois plus.

En cinq ans, j'ai fait du chant et du solfège, puis j'ai fait le tour de la nébuleuse de gauche pour militer et rencontrer des gens aimant parler. Jamais je n'ai trouvé la position intermédiaire que je cherche entre Bonjour-ça-va ? et la négociation d'un projet conjugal. Quand on s'intéresse à moi, c'est uniquement pour entammer la négociation d'un projet conjugal. Les autres s'en tiennent à : Bonjour-ça-va ? et il est impensable de passer une soirée ensemble. Je n'entends jamais : Nous allons ici, nous allons là : tu viens avec nous ?

Résignation ?

Je n'ai plus qu'une chose à faire : oublier mon désir "utopique". Je n'irai plus jamais au restaurant qu'avec mon compagnon. Je n'irai plus jamais au concert qu'avec lui. Plus personne ne viendra chez moi, sinon lui. Si je passe encore des soirées au sein d'un groupe, ce sera accrochée à son bras.

Quand je rentrerai du boulot, je passerai devant les terrasses ensoleillées des cafés ; on me sifflera toujours, on me hèlera encore comme un chien, et pendant une dizaine d'années je passerai mon chemin la tête enfoncée entre les épaules, ce qui signifie : Je suis prise !

Après, je pourrai me détendre le cou : j'aurai acquis le privilège de passer inaperçue.

Que suis-je dans la société ? Un objet sexuel ; sinon rien. C'est un chantage : ou bien je baise, ou bien on me boude.

C'est ainsi qu'on normalise les femmes selon la norme masculine, c'est-à-dire qu'on les exclut de l'amitié entre elles ou avec des hommes, pour qu'elles se mettent au service sexuel de l'homme. Un chantage ! Ben tiens. C'est fou comme cela donne envie d'y céder.

Amitié

Le sexe n'a pas à occuper toute la place. Il doit en laisser à l'amitié. Or, l'amitié, c'est avec l'autre sexe mais surtout avec le sien.

Je souhaite que les femmes se mettent à sortir ensemble. Qu'elles forment des sociétés entre elles. Des réseaux ouverts, aérés : qu'elles vivent avec le désir d'inclure de nouvelles femmes dans leur réseau de relations. Que la société contienne la possibilité permanente de se retrouver entre femmes, dès qu'on en a besoin, et on en a besoin.

Cela seul peut mettre fin au chantage sexuel et conjugal qui nous enferme toutes, en vertu de la règle patriarcale non écrite dont je viens de démontrer le fonctionnement et le poids.

Cécily




 

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