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LA CHRONIQUE DE GUN
 

Le fond
de l'air effraie

Voici décembre. Les dernières feuilles mortes courent encore au hasard de quelques chemins creux, sous un soleil rouge et aveuglant.

Comme elles, nous finirons tous, tôt ou tard, par emprunter ces sentiers qui ne mènent nulle part, qui ne nous rattachent plus à rien, et nous disparaîtrons, emportés par le vent frisquet de l'hiver.

Résumons-nous : l'hiver est frisquet. C'est une chose établie depuis les temps les plus lointains.

Or, la question cruciale qui se pose en cette funeste époque est de savoir s'il est possible, oui ou merde, d'échapper aux festivités de cette fin de millénaire à la con.

Le pari est osé. Même le militant écolo le plus sincère, fraîchement élu, aura du mal à s'y soustraire : engoncé dans un smoking de location, il ressemblera à un illusionniste de music-hall, voire à un majordome distingué, et sera contraint de participer, par devoir folklorique, à l'engloutissement collectif de choucroutes fumantes, à trois étages, garnies de saucisses et de lard fumé. Il ne pourra non plus s'empêcher d'acheter un sapin nain, dans un pot bariolé, qu'il garnira lui-même de gadgets en plastique pour tenter d'émerveiller ses mômes qui commencent déjà à se lasser des mutants fluos de leurs jeux vidéo.

Les obligations du protocole ne lui permettront pas d'éviter les tables des festins impérieux, dressées derrière des carreaux givrés où se profilent les silhouettes pitoyables des sans-abri qui passent en claudiquant dans la nuit mauve et glacée.

Quant au frêle employé à lunettes de la KBLux, pourtant célibataire et d'ordinaire si sérieux, si mélancolique, l'esprit perpétuellement déchiré par une armée de chiffres extrêmement crochus, il se coiffera néanmoins d'un chapeau pointu pour chanter, un verre à la main, sous la Grande Ourse.

La serviette autour du cou, la fourchette à la main, il s'attaquera aux nourritures les plus riches.

Tel est le sort qui frappe les peuplades occidentales, quand arrive la fin de l'année. Comment en sont-elles arrivées là ? Par quels châtiments accablants, par quels sortilèges effroyables furent-elles plongées dans cet état ? Ce sont là des mystères insondables.

Le révolutionnaire
a disparu...

Le sdf qui titube dans la ruelle froide s'arrête un instant sous une porte cochère. Il se dit qu'il faut bien se contenter d'un peu de courage, puisqu'il n'y a plus rien d'autre à sa portée.

L'argent attire l'argent. Tout comme la merde attire la merde.

Ceux qui ont de l'argent le savent ; ceux qui sont dans la merde aussi.

À cet égard, les chiffres sont souvent éloquents : le Conseil des Ministres a avalisé ce 29 octobre le projet de loi concernant les dotations destinées à la famille royale de Belgique. Le total de leurs allocations de revenus se monte à quelque 385,8 millions de francs par an, ce qui est la moindre des choses.

Il n'y a rien de plus normal, en effet, à ce que le bon peuple cotise un peu pour subvenir aux besoins de première nécessité de ses souverains, de leurs enfants, de leur belle sur, de leur vieille tante, de leurs jardiniers et de leurs domestiques. C'est en tout cas une chose qu'il faut bien admettre, puisque le révolutionnaire n'existe plus.

... Rosetta l'a remplacé

Le révolutionnaire a bel et bien disparu, c'est aussi une chose qu'il faut admettre. Je veux, bien entendu, parler du révolutionnaire des temps héroïques. Celui qui portait un grand chapeau. Il surgissait d'une nuée de poussière, avec un long manteau et une carabine. Il passait à cheval contre un ciel orangé, tourmenté de nuages en lambeaux, et criait Viva Zapata !, après quoi il s'appliquait à tendre des pièges terribles aux soldats de l'armée régulière. À la dynamite. Il redistribuait ensuite les fusils aux paysans qui en avaient grand besoin. Il était fort, intrépide, généreux et légèrement sanguinaire. Son habitude était de finir sa carrière avec une tache rouge sur le cur, en prononçant des paroles éternelles, gorgées d'espoir, le regard tendu vers l'horizon, à la fin des films de la Metro-Goldwin-Meyer.

Les temps ont changé. L'homme au long pardessus troué fait la manche devant la gare du nord et les cinémas ne nous montrent plus que cette gourdasse de Rosetta. La classe politique toute entière en fut transportée d'enthousiasme et a donc applaudi Rosetta à tout rompre en se félicitant que le populo se tienne si peinard et ne poursuive d'autre but que d'attraper, lui aussi, un job aussi extraordinairement minable.

Les socialistes
ont confiance

Le nouveau président du parti socialiste, Élio Di Rupo, effectuait récemment une tournée des villes wallonnes, afin de promettre au peuple un avenir heureux et prospère.

Il devrait pourtant éviter de susciter tant d'espoir, quand le risque de décevoir est si grand. Alors même qu'il tentait de nous revendre une Wallonie qui gagne d'occasion, les cheminots étaient en grève. Les facteurs également. Ces détails n'ont cependant pas altéré l'optimisme du chef socialiste. Il s'en fout comme de l'an deux mille, il voyage en bagnole de fonction et son courrier peut parfaitement lui être livré par une société privée.

Di Rupo ressemble à Joly Jumper, le cheval de Lucky Luke. Rien ne peut l'arrêter. Tout comme lui, il galope en hennissant, avec sur le dos un cow-boy qui tire plus vite que son ombre : le libéralisme.

Parfois les choses
deviennent graves

La peine de mort est un exercice parfaitement barbare. Cependant, elle se pratique encore couramment un peu partout, dans les sociétés de sauvages. Par exemple, dans le milieu des gangsters, où elle se montre capable de résoudre les problèmes de partage des butins les plus épineux. Le maintien de l'ordre par le crime est le propre de la maffia ; le propre d'une société civilisée et, disons, "humaniste", est de savoir s'en passer.

De son côté, au bout du couloir de la mort, Mumia Abu-Jamal attend d'être exécuté, à Philadelphie. Il faut dire qu'il l'a un peu cherché. A-t-on seulement l'idée d'habiter une contrée si reculée, au cur d'une peuplade si peu évoluée dont les murs bestiales font honte à l'humanité ? C'est là le plus grand tort qu'a eu Mumia Abu-Jamal. Partout dans le monde, les prisons sont pleines de gens qui n'ont rien à y faire. Nous devrions cesser d'habiter un monde pareil.

Il ne faudrait vivre que dans des lieux paisibles, au milieu de gens pétris de sagesse. Chez des Esquimaux, des Touaregs où des Papous. Au lieu de quoi, nous vivons parmi les sauvages. Ils sont fonctionnaires, financiers, gérants de supermarchés ou tenanciers de bordels. Bref, ce sont des gens respectables. Des contribuables au dessus de tout soupçon, des secrétaires de partis politiques, des agents immobiliers Que sais-je ! Des dirigeants syndicaux, des directeurs de clubs sportifs, des gardiens de centres fermés, des journalistes officiels, sans compter toutes sortes de commissaires de police et de juges d'instruction redoutables. Vivre de la sorte, entouré de pareils individus est une lourde erreur. Elle fait encourir les plus grands dangers.

Une dynastie de faux-culs

Pourquoi Mathilde et Philippe ont-ils fait tant de "joyeuses entrées" ?

Pour tenter de faire oublier les foireuses pénétrations d'Albert.

Cette avenante petite devinette qui circule dans les bistrots tend à prouver, malgré tout, que le Belge n'est pas aussi monarchiste que les médias veulent nous le faire croire.

Mais il n'y a pas que les frasques amoureuses et dissimulées de Bébert. La monarchie, toute entière, s'est bâtie sur le schiste bleu de la faudercherie.

Le règne de Léopold II fut incontestablement le plus splendide. Sa vocation était d'avoir une énorme barbe intimidante et de piller le Congo, dont il s'était fait le propriétaire, à titre tout à fait privé. Il y régnait sans partage, en maître absolu. Il y empêchait les noirs de devenir ministres ou chefs d'entreprise. Ou même sous-chefs de bureau à la compagnie maritime. Il ne voulait rien entendre. Dans le même temps, en Belgique, il ordonnait à la gendarmerie de tirer sur les mineurs en grève. Il faut dire qu'à l'époque, ça se faisait beaucoup. En ce temps-là, on savait encore s'amuser ! Il eut d'ailleurs en la matière d'illustres prédécesseurs : Goethe, lorsqu'il était recteur à l'université faisait également charger les forces de l'ordre sur les étudiants, sous prétexte qu'une injustice vaut mieux qu'un désordre. Est-il une meilleure définition de la bêtise affreuse du fascisme ?

Tiens, parlons-en, du fascisme ! Léopold III, qui éprouvait une passion sans borne pour l'ordre et la morale a trouvé, dès les années trente, l'occasion de la (faire) mettre en pratique en coopérant sans retenue au régime nazi.

Quant à Baudoin Ier qui prônait la modération et l'humilité, qui préférait la richesse spirituelle plutôt que matérielle, il s'était contenté de ne posséder que douze petits milliards, placés à l'étranger.

Je ne résiste pas à l'envie de citer les propos de Luc Rosenschwein, correspondant du journal Le Monde en Belgique : Le roi a-t-il droit à une vie privée ? J'estime qu'il a le devoir d'une vie privée, et d'une vie privée mouvementée, et qui soit connue de tout le monde. Pourquoi ? Parce que ce sont des gens qui nous coûtent cher. Ils ne font pas grand chose et ont de gros besoins, alors s'ils n'ont pas au moins l'avantage de distraire leurs sujets, ils ne méritent pas d'être là () Regardez la monarchie britannique, elle est solide, mais elle est aussi scandaleuse, et de manière telle que ça distrait non seulement la Grande Bretagne, mais également l'ensemble du monde ; regardez le rocher de Monaco, il a fait des frasques des Grimaldi un élément du revenu national. Alors je ne vois pas pourquoi la monarchie belge continuerait à nous ennuyer et à nous faire bailler alors que si le prince Philippe, au lieu d'épouser une Uccloise aristocrate avait, par exemple, épousé Rosetta, là, ça serait bien, on causerait... (propos tenus sur le plateau de RTL-TVI, au cours de l'émission Controverse de Pascal Vrebos).

On en redemande !

Papon a froid

Face à l'actualité débordante, on a du mal à reprendre son souffle. Il y aurait cent mille choses à dire. Et même davantage. Et autant de questions à poser. Par exemple, comment Papon, le sinistre fonctionnaire du régime de Vichy a-t-il réussi à poursuivre une aussi brillante carrière sous De Gaulle, Pompidou et Giscard ? On n'ose pas imaginer la réponse.

Aujourd'hui, le vieux facho pionce au gniouf. Il a froid. Le directeur de la prison lui a fait porter deux couvertures supplémentaires.

Ailleurs, dans un château qui brille de mille feux, l'épouse du Président de la République guinche la polka avec un dictateur chinois. La politique suit son cours.

Où allons-nous ?

En fin de compte, cette chronique aura traité des sujets les plus vastes. Elle aura même effleuré des questions essentielles : que faisons-nous ? Où allons-nous ? Réponses : n'importe quoi, n'importe où. Mais pas d'un seul coup, c'est ce qui nous empêche de comprendre.

C'est exactement ce que disait Alexandre Vialatte (dont je me suis largement inspiré dans certains passages de cette chronique).

Il faut lire Vialatte. Nul autre que lui ne raconte mieux le coucher du soleil, rouge comme de la gelée de groseille, exacerbé, mais net comme un verni d'automobile Il y ajoute un philosophe qui traverse le temps, pessimiste et narquois comme un escargot sur une tombe. Vialatte n'avait qu'un défaut : il croyait en Dieu entre ses tentatives de suicides.

Gun

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