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TRANCHE DE VIE / CHIQUET MAWET / L'INDUSTRIE HOSPITALIÈRE

La santé
va au marché

Rien dans notre joli monde n'échappe
à l'implacable loi du profit.

Rien. Là où nos âmes pas encore totalement encrassées s'attendraient à dieu sait quelle réserve naturelle de fraternité et de bonté se retrouvent les orientations fondamentales de notre civilisation libérée, libérale et résolument tournée vers un avenir édenté.

La santé, par exemple : n'est-il pas admirable cet acharnement de l'homme à soulager son semblable souffrant, à prolonger son existence, à chercher par tous les moyens à résister à une nature fasciste qui nous enfante pour mieux nous faire chier ?

Je vous en raconterais, moi, des histoires, sur Ambroise Paré. Si j'avais le temps. Mais il me manque : allons droit au but.

Les avatars existentiels m'ont plongée la tête la première dans l'univers de l'industrie hospitalière qui vient grossir le Produit National Brut de milliards d'actes médicaux remboursés par la Sécurité sociale - ou payés cash par le malade dont il n'est pas toujours certain qu'il soit mis au parfum avant d'avoir consommé : les grands complexes médicaux ressemblent à des supermarchés, à ceci près que les prix ne sont pas affichés.

Un grand hôpital - universitaire ou non - passe la plupart du temps pour une institution bienfaisante mettant au service de l'humanité souffrante rationalité scientifique, efficacité, compétences inégalées, qualifications étourdissantes, organisation, hygiène rigoureuse, bref tous les ingrédients affichés par les feuilletons américains du genre. La modernité lancée dans un combat opiniâtre contre la maladie et la mort.

En réalité, quand vous passez la ligne de démarcation entre le monde de la santé et celui de votre descente aux Enfers, il vous arrive exactement ce qui arrivait aux morts de l'Antiquité lorsqu'ils franchissaient le Styx pour rejoindre Pluton : ombre parmi les ombres, vous cessez d'être Robert, Marc ou Marylin pour devenir un "patient".

Dans les modernes complexes hospitaliers, qu'ils soient publics ou privés, un patient est un assemblage malencontreux d'organes variés, objets d'analyses et de traitements menés par des équipes distinctes, extrêmement spécialisées et communiquant entre elles par beep, dossiers médicaux et courrier. Le patient est en quelque sorte l'emballage que les différents services se renvoient pour compléter la représentation d'une maladie à identifier et une thérapie à définir.

Le marché gouvernant en maître absolu toutes les activités humaines, les hôpitaux sont tenus d'être rentables et de faire rentrer le flouze par tous les conduits possibles de la consommation médicale. Et il rentre. En quantités astronomiques, si on se fie à l'architecture cyclopéenne se déployant là où s'implantent de nouveaux complexes.

Il rentre au point même qu'on finit par faire du profit - le pied. Surtout en appliquant la règle d'or de la compression maximale du personnel et de l'exploitation croissante des rescapés.

Les conditions de travail sont telles qu'il faudrait vraiment que médecins et petit personnel soignant aient été personnellement appelés par notre Seigneur Jésus Christ au secours de leurs frères mal barrés pour rester capables d'un zeste d'empathie et d'intérêt pour les sacs de nuds qui défilent sans discontinuer sous leurs yeux.

Vocation, pompe à pognon ?

C'est évidemment difficile à établir scientifiquement, mais quelque chose dans mon expérience me souffle que le médecin d'aujourd'hui n'a pas exactement le même profil que celui de mon enfance.

J'ai vu partir nombre de rhétoriciens bien décidés à "faire médecine" et il était manifeste que pour la majorité d'entre eux, il s'agissait de s'accrocher ferme à un de ces cordages verticaux qui, croyaient-ils encore, permettent une ascension sociale bon chic meilleur genre, une vie confortable et le respect de tous.

À côté de la somme torturante de connaissances de plus en plus approfondies qui est imposée aux étudiants en médecine, dans un abject climat de concurrence et de terreur sciemment instauré, personne ne semble se soucier qu'il faudrait sans doute leur rappeler - ou leur apprendre - ce que devrait évoquer à leurs yeux la personne humaine.

Il est vrai que les motivations individuelles varient : à côté de ceux qui, le diplôme sous le bras, viennent grossir une pratique de plus en plus encombrée dans l'espoir de faire leur trou dans le fromage, il y a ce que nous pourrions appeler les passionnés, les joueurs. Ce n'est pas un hasard si les séries télévisées les plus courues tournent autour de la police et de la médecine : l'enquête, le pistage, la préparation des pièges, des dispositifs de barrage, la construction d'hypothèses de plus en plus proches de la réalité, l'action haletante, bref le boulot de détective, ont quelque chose de fascinant et d'irrésistible. Lancés à corps perdu dans la bagarre, les joueurs se retrouvent souvent dans les grands machins universitaires où la partie est difficile et sans doute moins juteuse que dans le privé. Cet apparent désintéressement ne paraît cependant pas impliquer qu'ils soient plus préparés que leurs collègues à rencontrer des êtres humains.

Illustrons le propos

Le mystérieux mal qui s'est abattu sur moi et qui n'a pas encore de nom a suscité une chasse aux indices d'une ampleur que je n'aurais jamais cru possible du temps de la santé. Les différents services à travers lesquels, de plus en plus épuisée, j'ai crapahuté au fil des semaines puis bientôt des mois, m'ont donné l'impression floue de ne pas toujours être d'accord.

La thèse qui pour l'heure domine, et c'est ce qui nous intéresse ici, retenez-le bien, c'est que je serais atteinte d'un mal assez atypique, probable accompagnement d'une hépatite chronique et ancienne.

Pour en finir avec les biopsies en tous genres et les extractions de ganglions, une opération sous anesthésie générale est décidée. Hospitalisation, examens, interrogatoires. La veille de l'intervention, une anesthésiste au doux visage de Bécassine se présente cinquante secondes au pied de mon lit. Elle vient s'assurer de mon nom et de toutes les tares héréditaires ou acquises dont je serais porteuse, la routine. Avant de me quitter, elle me signifie une deuxième fois qu'elle est bien mon anesthésiste, mais qu'un assistant la remplacera pendant l'opération, puisqu'elle est d'ores et déjà requise ailleurs. Que je me rassure : il disposera de toutes les informations. Sur le pas de la porte, elle tient à me réconforter : Je serai à vos côtés en salle de réveil.

Tiens, tiens, quel progrès sur jadis. De mon temps, temps normal (amygdales, fausses-couches, accouchements), la salle de réveil, ça n'existait pas. On vous roulait vite fait hors de la salle d'op pour vous déverser sur votre grabat et les infirmières guettaient votre retour des vapes.

Après en avoir fait l'expérience en direct, je crois pouvoir dire que la "salle de réveil" obéit simplement à la loi de concentration des équipements, du personnel et des patients, elle-même expression des nécessités de compression exigées par la maximalisation des profits.

Je me suis réveillée avec toute ma tête - hélas - dans un indescriptible tumulte, proprement effrayant. Portes battantes, moniteurs beepant et zunant à tout va, braillements infirmiers, appels, jurons - dont un bordel de merde exaspéré à trente centimètre de mon tympan gauche, allées et venues incessantes d'uniformes blancs ou verdâtres et, montant discrètement des brancards épars, quelques gémissements de patients. Personne pour le petit réconfort. Pas d'anesthésiste penchant son doux visage de madone bretonne sur mes angoisses. Requise ailleurs, sans doute. Ma conscience de classe reste à ce moment à ce point aiguisée que je la plaignais, nom de dieu, fustigeant dans mon for forcément intérieur cadences infernales et logique ultralibérale.

En attendant, dans ce chaos post-opératoire, le temps, perfide ennemi, s'écoule goutte-à-goutte et rien ne se passe. Mes épaules et mon dos sont de moins en moins d'accord. Sous l'aisselle, quelque chose de pas vraiment sympa se réveille. Ça dure, ça dure, ça n'en finit pas. Est-ce normal, Docteur ? Oui, sans doute. Aucun brancardier n'empoigne aucune civière, les patients attendent sans murmure autre qu'involontaire, pourquoi ferais-je exception ?

Tout d'un coup, dans mon dos éclate une conversation fracassante entre deux mâles de la partie, posés là, j'ignore depuis quand et à quel titre.

Mon vieux, c'est pas compliqué, tonitrue le dominant, une hépatite chronique, t'as 20% de chances de crever de cirrhose et 80 de cancer du foie.

Allez, souffle le dominé admiratif, merde, aucune chance alors ?

Je n'arrive pas à me retourner pour repérer les gaillards : stagiaires frétillants, infirmiers à la pause ou médecins alcoolos ?

Non, je ne crois pas au grand complot, mais tout de même, ce pied au cul anonyme m'arrache à ma passivité. J'ose un appel. Un vague "docteur" qui s'enfonce sans écho dans le vacarme.

Un retour d'énergie me ramène au "temps normal". Je gueule plus fort que les moniteurs en délire et tous les pros affairés : Y a-t-il un être humain dans la salle ?

Silence soudain, stupéfait, suffoqué... suave. C'est le traumatisme. Va au moins leur falloir une semaine pour s'en remettre : un paquet de viande inconnu a osé demander des comptes.

Inexplicablement, "mon" anesthésiste surgit du néant blanchâtre, et se matérialise à mon chevet : Il y a quelque chose qui ne va pas, Madame... Madame..., elle consulte mon nom sur le bracelet d'identité, Madame Machin.

Moi ça va plutôt cahin que caha, ça irait encore mieux si on me sortait de cet enfer post-nucléaire.

On vous ramène immédiatement dans votre chambre !

Ben voyons, c'était tout con, suffisait de le demander. Trois minutes après, un brancardier se pointe et roulez, carrosse, dans mes plumes.

Le Jéhovah vengeur des hôpitaux pompidolesques ne va pas me la passer, celle-là : pendant la nuit, poussée de pancréatite rétrograde, séquelle probable des manipulations sur le foie. Si vous ne savez pas ce que c'est, passez votre chemin. Je ne souhaite ça à personne, ni à Pinochet, ni à Papon.

À peine remise de la démence physique d'une douleur insupportable, grâce aux soins diligents d'une équipe de nuit sur les dents et une petite piqûre de morphine, j'entends dans le matin blême le pas cadencé d'un commando d'experts qui se rapprochent dans le couloir : ça va encore être pour moi, merde, laissez-moi respirer.

En réalité, la matinée est vachement avancée, au point qu'un copain à qui je n'ai pas la force de dire un mot est déjà piqué sur la chaise à visiteurs.

En tête de la petite troupe, un arrogant freluquet à lunettes, jamais vu jusqu'ici, cherche Madame... Madame Machin. Donc moi. Derrière lui, une demi-douzaine de jeunets, des stagiaires sans doute, la bouclent serré. Péremptoire, freluquet expose à la cantonade et incidemment à moi que Madame, heu, Madame Tapin, est soumise depuis dix jours à j'ai oublié quel traitement, une série de piqûres de je ne sais quoi. Vous a-t-on déjà fait votre piqûre aujourd'hui, Madame Lapin, m'associe-t-il, condescendant, ajoutant qu'il est Y, assistant du chef de service soi-même.

À ouïr le propos, je conclus qu'Y, tout assistant-battant qu'il soit est en train de fusionner, voire de commuter deux ou trois cas. À part l'anesthésie générale et l'anti-douleur de cette nuit, personne jusqu'ici ne m'a fait la moindre piqûre. Je tente d'enquêter : Une piqûre ? Quelle piqûre ? Ne vous trompez-vous pas de personne, Docteur : moi, Madame Machin.

Oui, oui, bien sûr - il est légèrement excédé : il sait lire, l'assistant, et mon nom est écrit en toutes lettres sur la fiche cartonnée accrochée au montant de mon lit - votre piqûre dans le ventre !

La localisation m'horrifie. Qu'est-ce qu'il croit, ce con, que je vais me laisser arranger comme ça, il y des bornes aux limites.

Franchement, Docteur, vous devez faire erreur sur la personne !

Derrière lui, la ligne des épaules stagiaires ondule imperceptiblement.

Ah oui, qu'est-ce que je dis, c'est dans l'épaule, bien sûr...

Au royaume des zombies, le réel n'a plus cours. La rage supplée à l'improbable effort de mes muscles fondus et je me redresse sur les coudes.

Puisque, comme expérimenté plus haut, il n'y a que ça qui marche, j'élève la voix de manière signifiante : Moi, Madame Machin, comme déjà dit. Je ne reçois aucune piqûre, ni dans le ventre, ni dans l'épaule, ni dans les fesses...

Mais si, maintient freluquet, en consultant toutefois la fiche du pied du lit. Et le voilà qui se trouble, rosit et ne retient pas un Tiens, tiens, non en effet, comme c'est curieux !... Mais comment est-ce possible ?

La ligne des épaules à l'écoute tressaute. Y, assistant du professeur Dugenou, a l'air du con suffisant qu'il est et restera jusqu'au faîte d'une carrière prometteuse. Les autres ont beau rigoler dans son dos, ils ne feront probablement pas mieux.

Tout ce petit monde bat en retraite sans un salut et sans même un regard pour le copain en visite qui a tout vu, tout entendu, témoin malencontreux d'une bavure commune et inévitable : ça coule de source comme la dioxine dans les poulets.

Peut-être freluquet a-t-il participé à mon sauvetage cette nuit, peut-être est-il victime d'un malentendu dû à la presse. Ce n'est pas ça qui me révulse : il aurait pu en rire avec moi, constater l'humaine réalité : tout le monde peut se tromper et plus vite se succèdent les actes à poser, plus il y a de risques de dérapage. Mais parmi les médecins qui règnent sur cet empire, je n'ai rencontré personne qui s'élève contre ce que l'organisation même de leur bastringue finit par effacer l'évidence de leur parenté humaine avec les malades.

Réac, moi ?

Tout est fait ici pour en jeter un max : l'architecture triomphaliste, la décoration des couloirs et des chambres, le côté métro de Moscou sous verrière, un vrai temple du pognon, une banque, l'OMC, le FMI...

Vous vous inscrivez au niveau -1, l'escalator s'enfonce dans l'axe des colonnes herculéennes, votre rendez-vous est confirmé : tour 2, niveau -3, fléchage 28, cabinet du docteur Untel. Flèches à gauche, à droite, ascendantes, descendantes, doublons inattendus qui vous brouillent la comprenure. Si vous loupez le bon couloir, c'est la cata : vous vous retrouvez tour 3 ou à la morgue.

Dans les couloirs des uniformes blancs, bleus, verts, intraduisibles en français, fendent une foule hagarde et épuisée.

Petit Poucet éperdu, vous vous raccrochez à un uniforme - Vous êtes de la maison ? - pour retrouver votre chemin. Le plus souvent, il vous répond que ce n'est pas son service, qu'il ne fait que passer et que ce serait peut-être mieux pour vous de retourner à l'accueil.

C'est comme ça et dans l'état qu'on peut imaginer que j'ai fini par débarquer dans la salle d'attente de "mon" chirurgien.

C'est une généralité : après avoir franchi la porte du cabinet indiqué, vous vous retrouvez devant un homme ou une femme avec un nez, des oreilles et des yeux, mais sans regard. Ah, surtout, pas de regard. Il en a tant vu, tant entendu aujourd'hui que tout se mêle sous son crâne et dans un premier temps, il (ou elle) ne vous remet tout simplement pas.

Vous vous (re)nommez et tendez votre dossier médical (que vous êtes prié de rapporter sans faute au service qui vous dépêche en ces lieux).

Il y a un moment presqu'attendrissant, celui où le médecin feuillette le xième dossier de la journée avec l'expression aveugle des étudiants qui reçoivent leurs questions à l'examen oral : rien ne passe, leurs yeux sautent d'un mot à l'autre sans comprendre. Un sourcil se fronce quand l'impétrant happe au passage quelque chose qui lui rappelle autre chose. Et puis, la fatigue aidant, une résistance craque : si on en revenait à l'échange direct ?

Bon, Madame Tapin, si vous me racontiez les choses depuis le début ?

Au fil des consultations, vous avez fignolé un bijou de synthèse qui devrait éclairer les spécialistes les plus autistes.

Ben voilà... entamez-vous, et à ce moment précis l'être médical beepé - c'est un must - sursaute au bourdon de son engin et plonge dans une conversation dont vous devriez tout ignorer, mais qui vous apprend tout de même un tas de trucs inquiétants à propos des divergences de vue sur ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire à Madame Untel qu'est pas bien du tout, d'accord, pas d'accord, attendons la suite.

Bon, où en étions-nous ?

Nulle part à vrai dire. Échaudé, vous attaquez sur un rythme plus soutenu. Votre vis-à-vis lève une main très "holà, je ne suis pas une machine". Re-beep. Dans l'écouteur, cette fois, franche engueulade, énervement, crise. Moi, j'aime encore bien. Mon côté théâtre, sans doute. C'est plus marrant en tous cas que les feuilletons télé-médicaux que je me farcis à longueur de journée.

Au terme d'un entretien chaotique, vos certitudes les plus enracinées se désagrègent : qui êtes-vous, qui est-il, vous vous êtes trompé de tour, de niveau, de circuit, de vie.

Derrière la porte que vous refermez précautionneusement, un type, bien dans sa peau qu'il croit, manifestement sur la pente ascendante d'une carrière frénétique, se dissoud dans un monde sans mémoire.

Vous repartez en sens inverse, en direction de "votre service", celui qui essaye de débroussailler votre cas et ordonne cette fabuleuse dispersion d'examens à travers le kombinat sanitaire.

Anne-Marie, une copine

Avec Anne-Marie, on a longuement discuté le coup : elle et son homme en ont bavé cent fois plus que moi. Entre autres horreurs, le mari, travailleur de fond, a été convoqué à l'hôpital de jour à six heures du matin, à jeun, pour une endoscopie qui devait se pratiquer dans la matinée. Il a vu se succéder, sans boire ni manger, le petit-déjeuner, le dîner, le goûter et à 18 heures, comme arrivait le souper, les brancardiers sont venus le chercher pour qu'on le prépare : cocktail calmant, anesthésie légère. Quand l'équipe a commencé à opérer, Nicolas a disjoncté, arraché les tuyaux et tabassé ceux qui tentaient de le maîtriser. Un coup rare, mais classique, me suis-je laissé dire, l'hypoglycémie se combinant avec les calmants a produit une crise d'agressivité que seule Anne-Marie, appelée en renfort à trente kilomètres de là, a pu calmer.

Elle, moi, et les autres qui nous écoutent, nous sommes d'accord : ce ne sont pas les erreurs, les coups durs, les méprises qui nous foutent en l'air, mais qu'est-ce qui empêche ces trouducs de nous voir, de nous parler comme à des homines sapientes, de rencontrer notre peur ?

J'en connais qui disent : si les médecins s'impliquent émotionnellement, ils sont foutus.

Mais bordel, s'exclame Anne-Marie, qui travaille avec des loubards en rupture de tout, les aime sans arriver à les en sortir et ne perd jamais courage, si c'est trop dur pour leur petit cur, qu'ils fassent pharmacie ou qu'ils aillent vendre des patates à la Batte.

La vérité, c'est que la logique qui préside à l'installation de cette médecine taylorisée est incompatible avec les moyens et les besoins de mortels aux abois.

C'est vrai qu'on sauve définitivement des enfants leucémiques, qu'on retape des insuffisants rénaux autrefois condamnés, qu'on prolonge, ah surtout qu'on prolonge des épaves qui vont continuer à émarger à un budget quelconque et payer, payer, payer jusqu'au coffre final pour lequel elles ont cotisé leur vie professionnelle durant. Mais pour désirer la vie ou accepter la mort, un malade a besoin avant tout de compassion et de sympathie. Combien de désespérés voient s'évanouir leurs dernières forces devant l'indifférence des distributeurs de diagnostics et de thérapies, combien d'entre eux, terrorisés par le gigantisme et la robotisation renoncent, abandonnent, se terrent et disparaissent ? Il leur aurait fallu si peu pourtant pour retrouver la complicité du rire et l'envie de vivre. Au jour le jour, c'est bien aussi.

Rencontre du troisième type

Au hasard des couloirs, j'ai attrapé une trouille bleue du chef de "mon" service. Il a la réputation d'être une intelligence brillante, un pic, passionnément épris de recherche. Je lui dois sans doute la trêve que je vis dans une guerre où je partais vaincue, consentante, aspirant de toute ma faiblesse au grand sommeil.

Notre première rencontre m'a proprement lessivée et convaincue que dans l'intérêt de tous et donc le sien, il devrait renoncer à toute fonction de communication.

Il a pourtant tout pour me plaire : l'air ailleurs, se foutant totalement de l'effet qu'il fait. Un éternel sac de plastique pendu au bout du bras, on le voit parfois errer dans les couloirs et les rotondes en proie à une rêverie dont rien ne peut le distraire.

Il me cherchait sans me trouver pour faire un point difficile qui a tout du pointillé. Nous sommes entrés dans ce qui m'a semblé être une petite salle de conférence. Autour d'une table oblongue, une dizaine de chaises se regardaient. Usé, fatigué, l'esprit à des kilomètres de là, il s'est installé au milieu de la table, à la place généralement impartie au Christ dans la Cène et m'a désigné d'un geste celle qu'il me réservait : pas en face de lui, des fois que nos yeux se rencontreraient, pas en bout de table, situation honorifique inopportune, mais en oblique, au bout d'une branche d'un angle ouvert à 60 degrés, position de l'actionnaire hyper minoritaire prié de la fermer.

D'une voix lasse, relevée d'une pointe d'énervement, il a signifié tour à tour au morceau de table sous ses yeux et à la portion de mur en vis-à-vis qu'on savait ce que je n'avais pas, mais pas encore ce que j'avais, qu'en conséquence, il faudrait continuer les examens. Ses collaborateurs me tiendraient au courant. Au revoir, Madame.

Ce n'est pas lui, me suis-je morigénée, qui va nous faire une dépression à force d'implication émotionnelle. Impassible dans sa casemate blindée, loin des hommes et du monde ou chevauchant vers d'imprenables songes, "mon" chef de service ne distingue pas un être humain d'un porte-manteau.

Et pourtant... c'est compliqué les hommes. Quand je l'ai vu faucher l'espace en direction du cabinet où je viens de passer ma dernière consultation, ma tension a crevé le plafond et j'ai été saisie de crampes à l'estomac.

Non, pas ça ! J'espérais ferme être reçue par une de ses collaboratrices pleine de fossettes et capable de sourire, et voilà que c'était lui. Surprise, ils étaient deux. Je me suis braquée sur ma favorite. Lui s'était perché sur la table d'examen et écoutait. Réflexe incontrôlé, j'ai levé les yeux dans sa direction et j'ai été baignée par l'intelligence chaleureuse d'un regard inespéré. J'essaye frénétiquement de comprendre. Nous étions en fin d'après-midi : peut-être est-ce que ça a à voir ?

Je pourrais vous raconter le PETscann, les attentes interminables, les portes ouvertes sur des malades en traitement, complètement dénudés, la promiscuité de goulag dans les chambres communes et aussi le tour infect joué par la Faculté de médecine de Liège aux étudiants, qui réserve au 63 premiers seulement le droit de passer en quatrième après trois années réussies, numerus clausus oblige, les mutilant moralement sans le moindre état d'âme. Mais vous avez compris. Le cur me manque. C'est comme avec la couche d'ozone : tout le monde sait où on va et on y va. Pas de résistance, pas d'objection ou de pure forme.

Les cols blancs de la médecine bossent comme des nègres, en bon cadres qu'ils sont, sans jamais s'insurger. Sans jamais épauler la révolte ou les actions de leurs petites surs de misère qui se coltinent la merde au bas de l'échelle. On avance, on avance. De toutes façons, faut bien mourir de quelque chose, la Terre n'est pas éternelle, ni le Soleil, ni l'Univers.

Comme disait, paraît-il, Bouddha, vivons chaque jour comme s'il était le dernier, les suivants feront le reste. On soigne à gauche, on vire les pauvres à coups de pompe au centre et on bombarde le tout quand ça craint.

Avec tout ça, nous trouvons le moyen de nous retrouver à 6 milliards dont 5 de trop.

Bonjour chez vous.
 

Chiquet Mawet



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