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CONSTAT

Les intellectuels organiques

"L'intelligentsia est la galerie
des glaces du pouvoir"
disait Raoul Vaneigem.
Mais y a-t-il seulement une intelligentsia en Belgique ?
Commençons par un état des lieux.

À gauche. On ne trouvera pas de Zola, nul J'accuse et pourtant les Affaires Dreyfus se ramassent à la pelle, pas d'Aurore simplement des idées crépusculaires (celles du Soir). On n'y rencontrera pas plus de spécialistes de l'universel façon Sartre, que de défenseurs des minorités à la manière de Foucault. Juste une "cité savante" d'eunuques jacassiers et d'assis. Nous attendions un Pierre Bourdieu et nous n'avons droit qu'à un Claude Javeau.

À droite. Aucun figure emblématique telle Tocqueville ou Raymond Aron. Le libéralisme en Belgique se confond avec la réduction d'impôt et la liberté avec le libre-échangisme : Trop is te veel ! comme l'on dit ici. Et Hervé Hasquin, grand prêtre de la libre-pensée (limitée à la francophonie !), quoi qu'il en pense, tient bien plus de Monsieur Homais que de Voltaire. N'est pas Montesquieu qui veut...

Au chapitre de la dissidence et de la martyrologie (tant pis pour Arthur Haulot) pas de Nelson Mandela ni de Sakharov ni de Soljenitsyne. Nul prison à vie, nul Goulag ni asile psychiatrique, juste un énorme hôpital nommé Belgique où les citoyens vivent en patience, en attendant la réfection des lieux, comme d'autres attendent Godot. Le néant, lui-même, est parfois oppressant...

Pour ce qui est des révolutionnaires, personne qui puissent se comparer à Trotski, Gramsci, Lukacs, tout au plus des marxistes d'université, à l'esprit poussiéreux, encore et toujours stalinisés, qui ont trop vite oublié qu'en Angleterre on surnommait le vieux barbu : The Red terror doctor. Quelques bouffons inoffensifs, subversifs d'élevage qui ont perdu tout pouvoir mordant (absous par la fatigante ritournelle : Oh ! Belgique, terre de surréalisme, ah ! Belgique, contrée d'absurdité et toutes les farces et attrapes du discours sur la belgitude). La pata-patisserie de Godin, les pitreries sans talent de Bucquoy, les royales délations de Pierre Mertens. C'est passer sur le fait qu'Alfred Jarry portait en permanence un revolver sur lui.

Pas d'intellectuels "sans attache ni racine" à la manière de Kafka, de Walter Benjamin ou de James Joyce. Et pourtant, ici tout le monde est errant, en exil, "émigré de l'intérieur". Nous habitons un pays en "métamorphose". Tout le monde cherche l'hypothétique "Château" (serait-ce le palais de Justice ?), désire une authentique aura, voudrait trouver un sens à sa vie, à la modernité...

Et pour la part du diable et ses odeurs de soufre, on n'y rencontrera pas plus de Heidegger, de Céline ou de D'Annunzio, nuls fascistes brillants pour entretenir le paradoxe. Rien qu'un pauvre nazillon, qui rêvait d'une Grande Bourgogne et se prenait pour Tintin : Degrelle. Et un ministre socialiste, "nationalisé" par la collaboration, qui glorifiait la joie au travail et rêvait déjà de dépasser le marxisme : Henri Deman.

Éthique de responsabilité ou éthique de conviction ? À l'impossible nul n'est tenu.

Nous ne possédons pas même "l'essayisme" d'un BHL ou d'un Finkelkraut pour trancher. Nous n'avons qu'un Harscher et une multitude d'obscurs techniciens qui trafiquent et bricolent en droit public et constitutionnel. Que cette terre est féconde en coupeur de cheveux en quatre, ceux tout ébouriffés de la justice et de la politique d'ici.

Après ce voyage au jardin des espèces, intéressons-nous à la toile de fond. Posons le décor. Les intellectuels en Belgique sont des "intellectuels organiques", ils sont issus de la petite-bourgeoisie cultivée dont ils partagent les préjugés. Mais ce qui les caractérisent sans nul doute c'est l'évidence du consentement de leur impuissance. Assentiment d'où leur vient leur contentement : le confort de la pensée c'est l'opium des intellectuels d'ici. Assommés sous les coups de pilon de la "pilarisation", pétrifiés par le chant des sirènes particratiques, garrottés et stupéfiés par cette culture du consensus et du compromis.

Dans ce climat intellectuel éthéré, les seuls esprits qui règnent sont ceux de corps et de chapelle (aussi "sectes", castes, clubs, loges et partis y font florès). Dans ce paradis artificiel de la bêtise doucereuse, il n'y pas eu de "défaite de la pensée" car il n'y a jamais eu de combat. Et l'on y trouve pas des Maîtres à penser mais simplement des penseurs à gage cherchant maître. Les clercs, ici, ne trahissent pas car il n'y a rien à trahir. Mais alors d'où vient ce mépris pour la plèbe et les petites gens, ses grands airs distingués et cette posture aristocratique qu'affectent nos "notaires du savoir".

Il est le gage de leur fidélité, car l'intelligentsia, en Belgique, à postuler qu'elle ait une existence propre, n'est pas ingrate, elle ne mord pas la main qui la nourrit, ni ne crache dans la soupe qu'elle a aidé à concocter. Simplement elle ne s'est jamais autonomisée, même de la plus relative des façons. Aussi ce "pathos de la distance", elle n'en n'a pas les moyens. Rien ne lui est plus étrangère que la figure du Dandy, défendant un savoir désintéressé, se réclamant de l'art pour l'art. Elle est à cent lieues d'un Baudelaire ou d'un Oscar Wilde. Elle en est tout le contraire. Elle est la canaille personnifiée, la friponnerie même, celle d'un Tartuffe.

Tartufe, c'est "l'intellectuel organique" sans organes, par excellence.

C'est pourquoi, à bien réfléchir, la seule excuse de l'intelligentsia d'ici, c'est qu'elle n'existe pas.
 

Jamal Sijilmassi

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