BELGIQUE
 

Abolir

la Monarchie


Delphine B. est la fille naturelle d'Albert C. Personne n'en aurait cure si le ci-devant nommé Albert C. n'était par ailleurs roi des Belges et qu'un roi c'est une sorte de modèle qui attire les regards, excite la curiosité et remue parfois les passions. En l'occurrence, du reste, ce n'est pas tant l'existence (secret de Polichinelle pour beaucoup) d'une fille naturelle qui émeut ou dérange que la clandestinité de cette paternité, ainsi que la honte ou la gêne qui, du côté de la cour (qui a réagi en parlant de "ragots") entourent sa révélation. À une réaction "mitterrandienne" de fierté, on a préféré, à la cour de Belgique, le mépris "clintonien", c'est-à-dire maladroit.

Les tartuffes qui s'indignent en agitant la bannière du droit à la vie privée me font franchement rire : tous les événements de la vie privée des monarques et de leur famille, depuis la première dent du bébé jusqu'aux derniers soupirs du père ou de la grand-mère, en passant par les rencontres, les fiançailles, les mariages, sans parler des visites d'écoles ou d'hôpitaux, font l'objet, de la part des intéressés eux-mêmes, d'une publicité à outrance et parfois d'une médiatisation quasi planétaire.

Parler de ragots quand un biographe d'abord, la presse ensuite, révèlent qu'un monarque en exercice a, non pas trois enfants, mais quatre, constitue un subterfuge grossier. On touche là au paradoxe et à l'absurdité du système monarchique qui, parce qu'il est une véritable insulte à la démocratie, ne survit que par la démagogie : pour se perpétuer, il ne peut ni heurter, ni déranger, ni déplaire, ce qui le contraint notamment à des exercices de haute voltige nuptiale comme trouver une future reine qui soit à la fois wallonne et flamande, paysanne et citadine, originaire d'un milieu aristo et bourgeois affairiste, tout en ayant fréquenté, dans les mouvements de jeunesse, le petit peuple...

C'est le même souci de ne pas choquer ses "sujets" qui conduit l'institution monarchique à placer sous embargo une liaison adultérine et plus encore une filiation illégitime. Mais si, dans un régime monarchique, fût-il légaliste, le peuple n'a pas le droit de choisir le chef de l'État, le système lui concède en contrepartie (maigre consolation, en réalité) le droit de connaître à l'avance ses futurs monarques par le biais de ce que l'on appelle l'ordre de succession au trône. En Belgique, cet ordre est réglé par l'article 85 de la Constitution dont une simple lecture révèle tout l'archaïsme : Les pouvoirs constitutionnels du roi sont héréditaires dans la descendance directe, naturelle et légitime de S. M. Léopold, Georges, Chrétien, Frédéric de Saxe-Cobourg, par ordre de primogéniture. Sera déchu de ses droits à la couronne le descendant visé à l'alinéa premier qui se serait marié sans le consentement du roi ou de ceux qui, à son défaut, exercent ses pouvoirs dans les cas prévus par la Constitution.Toutefois, il pourra être relevé de cette déchéance par le roi ou par ceux qui, à son défaut, exercent ses pouvoirs dans les cas prévus par la Constitution, et ce moyennant l'assentiment des deux chambres.

Le texte originel, modifié récemment, de l'alinéa premier, ajoutait de mâle en mâle et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. Cette exclusion sexiste ne fut supprimée qu'en 1991. La référence à la filiation "légitime" a été maintenue, mais il ne fait guère de doute qu'elle doit être tenue pour frappée de péremption depuis que la Cour européenne de sauvegarde des droits de l'homme a, par son célèbre arrêt Marckx du 13 juin 1979, proclamé l'égalité des droits liés à la naissance. Par un arrêt Inze du 28 octobre 1987, la même Cour a condamné une loi autrichienne qui donnait la préférence aux enfants légitimes sur les enfants illégitimes dans l'attribution d'une ferme par voie de succession. Ce qui vaut pour une ferme doit valoir, a fortiori, pour une couronne !

Delphine B. a droit, si elle le souhaite, au titre de Princesse de Belgique qu'un arrêté royal organique du 14 mars 1891 confère de plein droit aux descendants (légitimes, en principe, mais c'était avant les arrêts de Strasbourg) de Léopold Ier. Et si elle est ou devient princesse de Belgique, et héritière - certes après ses aînés - du trône, pourquoi la presse devrait-elle taire son existence et ses possibles futurs "sujets" l'ignorer ? Si elle préfère le charme feutré d'une vie secrète à Londres, le meilleur moyen de lui garantir le respect de son intimité et de sa vie privée est que le Parlement vote rapidement un texte qui pourrait être libellé (les formules possibles sont nombreuses) comme suit : La monarchie est abolie. La Belgique est une république. Les pouvoirs dévolus au roi par la Constitution sont exercés par le président du Sénat.

Car, si ce qui est légitime est ce qui est conforme à l'équité, à la justice, au droit naturel (Robert), ce n'est pas la fille londonienne du Roi qui est illégitime mais la monarchie elle-même, rejeton bâtard d'une union morganatique entre la féodalité et une mythologie d'Épinal.
 

Jean-Marie Dermagne




 

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