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Carine Russo
contre
l'Académie

Le coup des brahmanes.

L'Inde immémoriale a produit de singuliers phénomènes sociaux, qui ont laissé baba les Occidentaux en mal de poutre dans l'il du voisin.

Bien avant même l'établissement du système de castes, le peuple vénérait une, comme on dit, élite, constituée de curetons congénitaux appelés brahmanes, pratiquement divinisés et perçus à ce point comme indispensables à l'équilibre du monde qu'ils n'avaient nul besoin des lourdes structures d'une Église pour peser de toutes leurs mystifications sur les hommes et les femmes dont ils vivaient grassement et qu'ils dominaient sans partage.

Par leur naissance, ils étaient appelés à pénétrer les arcanes d'un savoir écrit en sanscrit, ramassé dans les Véda.

Les Véda, je vous dis pas le fatras : un ramassis hautement diversifié de recettes rituelles, de mots magiques à invoquer sans les prononcer, de considérations sur comment va la vie visible et surtout l'invisible, ce qu'il convient d'en penser, les esprits, les démons, les dieux, les prières à leur adresser pour détourner leur attention ou en obtenir quelque avantage, les formules et mots sacrés à conserver soigneusement à l'abri du trafic quotidien.

Les dieux des religions hindoues n'étaient pas très fiables et changeaient d'attributs comme de véritables partis gouvernementaux. À y regarder de plus près, leur plan de fonctionnement fait assez brouillon et surprend les judéo-enchristés que nous sommes : sous-fifres d'un ordre cosmique parfaitement impénétrable, pas plus immortels que vous et moi et soumis à l'affreuse chaîne des réincarnations réglées par le karma, ils pouvaient très bien se retrouver cloqués sous terre dans les bureaux infernaux les plus infréquentables. Si à ce stade, ça ne vous rappelle rien, c'est que vous n'êtes pas doués.

Les brahmanes, prompts sur la balle, se saisirent opportunément des divines faiblesses : non contents de gonfler jusqu'à la déraison les occasions de procéder, à l'intention des familles et du pouvoir politique, à des rites au rendement juteux, ils prétendirent être devenus si compétents dans la formulation des prières qu'ils arrivaient à faire faire aux dieux le contraire de ce qui était - provisoirement - prévu au divin rolet.

Vous l'auriez deviné, on n'occupe pas une place aussi irremplaçable dans la société sans s'être assuré le monopole de l'éducation : la mise en forme des jeunes en provenance de toutes les couches sociales autres que les "domestiques" (impurs et souvent d'origine dravidienne, fort foncée), en principe interdites de mélange sexuel, leur revenait de droit. Chaque petit "Aryen" qui tenait sur ses jambes était soumis chez un maître brahmane, moyennant de menus services dans la maison, à une instruction védique selon une discrimination de bon ton : un garçon "brahmane" - first class - commençait à huit ans, un "classe guerrier" à onze et un pue-la-sueur à douze.

Dans le miroir
du troisième millénaire,
la brahmanisation mondialisée

Vous savez bien nous, les vrais Blancs, lâchés de par le monde, on explore, on découvre, on compare, on s'indigne et on évangélise.

Des siècles de raison éclairée ont quand même appris aux plus ouverts que sous toutes les latitudes, les religions, c'est du pareil au même : au-dessus, les forces invisibles, inaccessibles au simple citoyen et qui finissent d'une manière bien compréhensible à compter pour du beurre dans son esprit. Et juste en dessous, mais devant, les intermédiaires-sacrés-qui-savent et excellent dans la traduction des divines volontés en borborygmes accessibles aux veaux du sous-sol, interdits de pensée et de parole.

Prenons maintenant de la distance et tentons d'évacuer les miasmes du discours multimédia qui occupe désormais l'éther, la terre et six milliards de boîtes crâniennes. Sans pousser jusqu'à la lévitation, on s'apercevra que loin de disparaître, le brahmanisme, sous une forme pratiquement intacte, a métastasé jusqu'à nous et pris un tour si malin et si virulent qu'on voit mal comment l'humanité pourrait s'en débarrasser sans se mutiler mortellement. Mal barrés, on est.

C'est un tort de croire qu'aujourd'hui, mis à part un tas résiduel de tarés hystériques, il ne se trouve quasiment plus personne pour ajouter foi à l'existence supposée ou révélée d'un ou plusieurs dieux : poussés au bord du toit par les progrès de la science, les dieux ont simplement dégringolé dans la conscience collective jusqu'à se matérialiser parmi nous. Même qu'on vote pour eux.

Ils semblent présider à nos destinées avec plus ou moins de bonne volonté selon les attribut(ion)s variables que leur distribue un ordre mondialisé aussi impénétrable et in-flexible que celui des Hindous de tout à l'heure. Majorité contre opposition, ils siègent dans de grandioses hémicycles. Les plus chics peuvent prétendre avoir été propulsés là par la volonté du peuple, la classe en dessous étant constituée par les malfrats qui se sont installés sans demander l'avis de personne. Tous usent du même langage codé, vidé de signification réelle et en telle contradiction avec ce que vit le commun qu'il ne peut plus passer par le filtre de la conscience : une intoxication canon qui nous atteint tous. C'est pour eux l'occasion de manifester le caractère sacré de leur existence.

Qui dit sacré pète un curé : pas de divin sans intermédiaires sous patente. Aujourd'hui, ceux-qui-savent et interprètent les signes ont acquis un pouvoir incontrôlable, tellement intériorisé par l'"opinion publique" qu'il est presqu'impossible de mettre en évidence sa pourtant évidente et absurde illégitimité : les intellectuels notoires, institutionnalisés par les médias, télévision en tête, reproduisent incontestablement l'enviable statut des antiques brahmanes.

Intellos et intelligence

N'est pas consacré intellectuel qui veut et attention aux nuances : dans notre folklore, il ne suffit pas de participer de manière créative aux savoirs de notre temps, loin de là, mais il est impératif d'être mis au monde par les médias. Les critères de sélection médiatique obéissent invariablement à la loi du plus con. On remarquera que dans la configuration ébauchée, les journalistes, avec une mention toute spéciale pour ceux de la télé, occupent les beaux étages.

Ne seront sacrés intellectuels que ceux qui ne doutent jamais.

Ceux qui doutent, cherchent, découvrent, se trompent et se passionnent plus pour leur objet que pour leur image n'ont rien à faire ici.

Aux premiers revient le droit de formuler règles et rites et de livrer le fruit de leurs méditations soigneusement vulgarisées aux bâillonnés du bout du fil.

Le privilège de dire le monde et son train se distribue inégalement entre différents types d'intellectuels : prix littéraires et artistiques sont particulièrement prisés, mais si vous avez la tronche qui prend bien le maquillage, un doctorat (surtout en philosophie) n'est jamais mal venu non plus : le diplôme universitaire témoigne d'une flexibilité exemplaire, d'une capacité d'imitation et de reproduction significative, marques essentielles de l'intellectuel d'avenir. Ainsi que le déclarent certains professeurs d'université : Ceux qui échouent chez nous ne sont pas forcément dépourvus d'intelligence, ils n'ont pas le profil.

Nul besoin d'Église ou de Comité central pour ces parvenus du troisième type : nous avons à ce point métabolisé leur légitimité que les plus grossières énormités dans leur discours n'éveillent pratiquement plus de perplexité.

En dehors de leur enclos, l'intelligence n'a qu'une existence potentielle chez les plus jeunes et virtuelle chez les candidats à l'emploi ou au chômage.

Malheur au petit étourdi ou au rebelle qui se croit investi de la faculté d'établir tout seul, à part soi et quant à soi, des relations entre les effets qu'il constate et les causes qu'il découvre, malheur à qui sans l'approbation officielle et la correction autorisée se permet d'exprimer ses conclusions, de faire jouer les mots dans des combinaisons à lui. Il transgresse le tabou suprême, rend la liberté à l'intelligence et la parole aux muets. Il défie la caste présentement la plus toxique : les intellos du pouvoir dont la mission première est d'étouffer les manifestations sauvages de l'intelligence.

Carine Russo, I presume ?

Je ne connais pas personnellement Carine Russo, mais ce que je sais d'elle ne m'inspire que tendresse et admiration.

Impossible cependant de discerner à travers sa retenue si son audacieuse rébellion contre l'Ordre jaillit de la douleur ou de sa nature profonde.

Dieux et brahmanes préposés à l'expansion du cosmos à pognon et à sa bonne tenue ont dû, eux aussi, se poser quelques questions à ce sujet. La persévérance maligne avec laquelle Carine s'obstine à leur tenir tête les a convaincus qu'elle était une véritable bombe. Imaginez un instant que, s'inspirant de son exemple, les trois cents mille marcheurs blancs s'autorisent, eux aussi, à penser et à parler. Ce serait un casus belli, la nécessaire intervention de l'OTAN sur notre petit territoire, la descente à Zaventem de l'effroyable arachnide dénommé Madeleine Albright de son Spirit of Total Power, la mise sous tutelle immédiate d'un État incapable.

Journalistes et intellectuels notoires ont d'abord condescendu à comprendre sans les admettre ses écarts de conduite et de langage : les femmes sont avant tout des êtres d'émotion. Mais l'offensive menée par Carine et son mari, en trouvant des relais, a pris une dimension telle qu'il devenait impératif de mettre le holà. Le calendrier des indignations était par ailleurs tout-à-fait rassurant : la majorité des marcheurs blancs somnolent désormais devant leurs écrans et les derniers activistes s'agitent sans profit pour personne.

Les dernières frasques de Carine sont évidemment impardonnables : évoquer la personnalité d'Eichmann en parlant de la magistrature aux ordres et de révisionnisme à propos du rétablissement athlétique de nos bonzes en difficulté, c'était dire l'indicible, l'interdit, en un mot, le réel.

Pourtant, Carine Russo, qui l'a peut-être lue ou réinventé toute seule la pensée d'Hannah Arendt (philosophe juive allemande, réfugiée aux USA), posait Eichmann dans une équation déjà émise et parfaitement vérifiable : il s'agit d'un type d'homme, produit courant de notre société de progrès, qui pour faire carrière ou ne pas en être viré, accepte délibérément de se dépouiller dans sa fonction de toute trace d'humanité, jusqu'à devenir l'instrument aveugle du pouvoir qu'il s'est engagé à servir : objection de conscience, connaît pas, conscience individuelle, kéksekça. Un phénomène assez familier, somme toute.

Il faut lire et relire le livre d'Arendt faisant suite au reportage réalisé en qualité de correspondante au journal New Yorker sur le procès d'Eichmann en Israël, Procès d'Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal. Un travail de documentation énorme, minutieux, d'où émerge une consternante réalité : sur un terreau favorable, les profils Eichmann se multiplient comme de la mauvaise herbe.

Contrairement à ce que pourrait suggérer la vertueuse admonestation du philosophe uelbiste de service, reprenant de volée l'insolente Carine après sa lettre ouverte au juge Langlois (voir AL 220, septembre 99, p.18), Eichmann n'était pas un monstre assoiffé de sang. Il est probable qu'il ait gardé, à cet égard et stricto sensu, les mains plus blanches que certains gendarmes de notre connaissance.

Sujet autrichien, né toutefois en Allemagne, Adolf Eichmann était juste un peu trop con pour faire carrière dans un cadre plus ou moins démocratique. Condamné à une laborieuse obscurité, il saisit l'opportunité d'une ascension sociale inespérée en adhérant au parti nazi en 1932, sur l'invitation de son ancien camarade de classe, Ernst Kaltenbrunner (avocat à Vienne qui deviendra par la suite directeur de l'Office central de sécurité du Reich). Comme rien ne démarrait sur la plan social et que son appartenance au parti nazi lui valait quelques ennuis en Autriche, il passa en Allemagne. Là, grâce à son acharnement et son sens de la servilité, il finit, après une formation SS, par creuser son trou dans le fromage de l'appareil militaro-policier : les dispositifs nazis de propagande et de terreur ne demandaient pas de connaissances exceptionnelles, ni une intelligence transcendante. Il suffisait d'appliquer avec le fanatisme de rigueur les consignes inspirées par la pensée et la parole d'Hitler conçues comme source de la Loi.

Avant de devoir s'occuper de leur transport vers les lieux d'extermination, Eichmann n'avait probablement aucune opinion particulière au sujet des Juifs, parmi lesquels il comptait des amis. Ce n'était pas non plus un sadique avéré : en tournée d'inspection au camp d'extermination de Chelmno, par exemple, il fut pris d'une faiblesse dégoûtée en assistant à une démonstration de gazage dans des fourgons conçus à cet effet.

Ses qualités professionnelles étaient celles que les tenants de n'importe quel pouvoir apprécient par dessus tout chez les exécutants : obéissance aveugle, - obéissance de cadavre, comme il disait lui-même (Kadavergehorsam) -, loyauté infrangible à Hitler, c'est-à-dire à la Loi, ordre, ponctualité, sens aigu de l'organisation et de l'économie... Pas d'infractions aux lois ni aux règlements de son pays à relever contre lui, si ce n'est un sabotage délibéré des consignes d'Himmler, quand ce dernier essaya à l'insu d'Hitler de se refaire une réputation à la fin de la guerre. En 1960, rattrapé et kidnappé en Argentine par les services secrets israéliens, Eichmann dut comparaître au procès monté contre lui à Jérusalem. Lui et son avocat axèrent la défense sur cette indiscutable vérité : l'accusé n'avait fait qu'obéir aux autorités supérieures de sa patrie. Il avait fait de la volonté du Führer son impératif catégorique, ainsi qu'il s'y était engagé en entrant chez les SS, en un temps où le Reich entretenait avec les autres États des rapports officiels "normaux".

En 1962, plus d'Hitler, envolé l'impératif catégorique. Pour Eichmann les choses se clarifiaient miraculeusement : Celui qui sert un État convenable a de la chance, celui qui sert un État criminel a de la malchance.

Le destin des vaincus est en somme d'être baptisés criminels, alors que dans la camp des vainqueurs, ils n'étaient que bourreaux assermentés.

Pas de néolibéralisme
sans eichmannisation
générale

Je ne vais pas reprendre ici ce que Claude Semal dénonce avec tant de pertinence et d'éloquence à propos de la vitesse supersonique à laquelle les Écolos parvenus au pouvoir se sont adaptés et ont abandonné leurs idéaux (je ne citerai pas les autres partis : ça fait des siècles qu'on a compris). Ça a coupé la chique aux désabusés les plus cool.

Il n'est pas inutile pourtant de rappeler qu'outre les mises à mort de réfugiés, perpétrées sur le territoire national, les dispositions gouvernementales en matière de droit d'asile ont tué et continuent à tuer un nombre invérifiable de rapatriés ou les placent dans une situation d'indescriptible terreur. Qu'à cela ne tienne : l'accord gouvernemental avant tout. Ce n'est pas Isabelle Durant, serrant sur son cur un portefeuille ministériel avec une jouissance proche de l'accomplissement qui viendra dire le contraire.

À travers la description minutieuse et documentée du traitement des Juifs par les rouages locaux auxquels les Nazis avaient confié les besognes d'exécution dans les pays occupés, Arendt suggère une hypothèse qui mérite réflexion : dans la société de masse industrielle, les modes de vie et le discours dominant ne pétrissent-ils pas en chacun de nous un petit Eichmann apeuré ?

Ni la famille, ni l'école ne s'attachent à faire lever chez les enfants le sentiment qu'ils ont une responsabilité personnelle dans ce qui arrive aux autres. Au contraire, la consigne la plus répandue est de faire gaffe à ses affaires, elles ont coûté assez cher, de ne pas laisser copier, de ne pas souffler, de dépasser les autres si on peut, d'en profiter dans le cas contraire, et de ne pas se laisser arranger par les autres.

Quand je fonctionnais dans l'enseignement, personne ne m'a jamais prié d'expliquer et de mettre en pratique l'objection de conscience. L'appareil - ne parlons pas des parents - a très mal toléré que j'entreprenne de la définir. Quant à la mettre en pratique, si on oublie quelques échappées après le bouillonnement de 68, il n'en a jamais été question. J'avais prêté serment au Roi, à la Loi et à la Constitution, c'était ça ou la porte. Je suis arrivée indemne à l'âge de la pension : concluez vous-mêmes.

Non, je ne suis pas fière. Je me suis résignée à suggérer aux enfants les subtilités d'une négociation interne dans le cadre strict des lois et des règlements en vigueur et d'accepter - accord gouvernemental oblige - les défaites en guise de compromis. Comme au syndicat : C'est à l'intérieur, camarades, qu'il faut changer les mentalités ! Je n'aurais pas dû, mais ce qui est fait ne peut se défaire.

À une plus grande échelle, quand il s'agit de faire accepter à des millions de personnes que la Justice ne peut pas être la même pour les riches et pour les autres, qu'il faut admettre l'impérieuse nécessité de s'empoisonner par tous les trous et de rembourser les empoisonneurs, de laisser s'installer sans murmure partout un environnement mafieux dont la règle d'or est : Tu paies ou tu crèves, la manuvre peut s'avérer délicate. Si le label de l'État est dictatorial, le politicien peut s'estimer heureux : on écrase. Mais s'il est démocratique, nous voilà avec une enfilade d'emmerdements sur les bras. Coupable : l'opinion publique. Coûteuses campagnes électorales passées à la détrempe humaniste, scrutins parfois hasardeux, et puis retour aux affaires avec l'obligation de crypter judicieusement la politique menée, invariablement contraire aux promesses électorales. Le "révisionnisme" fait partie du système comme la nuée etcetera. On ment, on fait, on dément : Mais nous n'avions jamais dit ça, mais c'est un malentendu, mais nous sommes bien obligés, conjoncture internationale, partenaires gouvernementaux mal éduqués, responsabilité.

En se référant au concept de révisionnisme dans le cadre des affaires judiciaires récentes et anciennes (les tueurs du Brabant), personne ne court le risque d'être à côté de la plaque. Carine Russo et Arthur Haulot non plus.

La leçon de Faurisson

Ceux qui ont entendu un exposé de Faurisson, héros actuellement en veilleuse du révisionnisme français, proclamer que les chambres à gaz n'avaient jamais existé ailleurs que dans les fables de sionistes déterminés à bouter les Palestiniens hors de chez eux ne pourront pas éviter le suffoquant parallèle.

Représentant autoproclamé d'un rationalisme scientifique visant à l'objectivité, Faurisson venait délivrer les croyants que nous étions et leur communiquer la bonne nouvelle en levant le couvercle d'une culpabilité injustifiée : il n'y avait jamais eu, ni en intentions, ni en actes, d'extermination systématique des Juifs. Des morts, bien sûr, mais comme partout et dans toute la malheureuse Allemagne : Krieg, gross Malheûr.Et puis, vous savez comment ça va avec les êtres humains, nombre de disparus avaient en réalité profité de leur libération pour se barrer et rompre avec un passé douteux (juré craché authentique).

L'objectif poursuivi zébrait de flashes menaçants les lunettes du redresseur de vérités : le nazisme, "sur lequel il n'avait pas d'opinion" n'était pas à mettre en cause, mais bien les inévitables bavures de prédateurs isolés, imprévisible nature humaine.

Pour calmer l'hystérie des "croyants", il fallait afficher une méthodologie et une démonstration accessibles au certificat d'études moyen. Avant tout : prendre de la distance, laisser passer le temps jusqu'à ce que les rescapés soient tous suspects d'Alzheimer. Rien de plus pernicieux que les témoins vivants : ils confondent, s'embrouillent, et mentent comme des cochons (comment ne pas penser aux témoins écartés de l'instruction Dutroux ou plus simplement butés par on ne saura jamais qui). En conséquence, être bien conscients que seuls les documents écrits, à manier avec précaution quand on les retrouve, doivent être pris en considération. Quand on écrit, c'est bien connu, il n'y a pas d'interférence entre le ça et le quant à soi.

Outre que le temps fait passer les témoins à la trappe, il n'arrange ni les archives, ni les bâtiments, détruits par les Nazis rattrapés par la guerre. Allez, montrez-nous les lieux et comment ils fonctionnent. Travail incertain de fourmi objective reconstituant un puzzle truqué.

Enfin, considérations techniques imparables. Les bourreaux américains consultés sont catégoriques : déjà que gazer un seul homme à la fois, c'est pas de la tarte, alors des centaines, faut pas rêver.

Voilà comment on déterre la vérité historique : on abat, on trie, on jette, ne reste que le squelette à revisiter.

En temps de paix, les encommissionnements, changements de juges, saucissonnage des attributions, mais aussi une mise en ordre aérée des archives se substitueront avec bonheur au lent goutte-à-goutte des mois et des années qui passent.

Les brahmanes
sur la brèche

Je les entends déjà : comment osé-je, sans même l'excuse de troubles émotionnels bien compréhensibles après tout, d'où sors-je et de quel droit ?

Je parie ma selle et mes bottes que l'argument capital des gardiens du Temple réside dans la quantité : c'est le nombre de victimes identifiées qui détermine la nature du criminel.

Il est interdit de qualifier de criminels les agissements de tant de gouvernements, parmi lesquels le nôtre, puisque les chiffres et le parcours des victimes "reconduites" nous manquent ou ne sont pas reconnus par ceux-qui-savent-et-ont-le-droit-de-dire. Ne vous avisez plus de prononcer le mot révisionnisme, en dehors du cadre sacré de la Shoah. Au mieux vous radotez, au pire, vous provoquez. Tant pis pour vous dans les deux cas.

Nous n'avons pas à dilapider l'activité hasardeuse de nos neurones : les amis qui nous veulent tant de bien s'occupent de tout.

Des experts prétendent qu'en 2050, tous les êtres humains seront myopes. En cause, le rétrécissement de notre horizon : le nez sur les jeux vidéo ou l'écran de nos ordinateurs, nous perdrons de vue le monde et les autres. Je suis prête à les croire. L'intelligence, c'est pareil : pour exister, elle a besoin d'un langage, d'échanges vivants, de confrontations directes avec la réalité. De passions et d'émotions aussi. La conversion de tout ce qui existe en argent et les nécessités de la commercialisation que cela implique saturent l'espace familial et social de produits de substitution parlant et agissant à notre place. Nous sommes en quelque sorte devenus un tissu interstitiel. Interdits de parole, nous laissons s'éteindre les dernières flammes de l'intelligence en liberté. Nous ne devrions pas. Nous ne devrions plus.

Innombrables nous sommes, mais veules infiniment : c'est de nous que vient le mal. Nous acceptons sans un hoquet que des dieux malades et des perroquets savants nous emportent vers la déshominisation. Demain, les singes rescapés vont pouvoir se marrer en contemplant du haut des derniers arbres nos errances hagardes à travers les incompréhensibles ruines d'un empire oublié.

Cassez la télé ou prenez-la d'assaut. Faites sauter les standards Internet (recette simple : consultez Marc Moulin), hurlez. N'acceptons plus le pire. Ensemble, on pourrait tous devenir des Carine Russo.
 

Chiquet Mawet

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