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Augusto Boal
et le Théâtre
de l'Opprimé

Le récit d'une expérience avec Augusto Boal,
fondateur du Théâtre de l'Opprimé.

Augusto Boal a inventé de multiples formes de théâtre qui furent pour commencer une réponse à la sanglante répression politique qui s'abattait alors sur l'Amérique latine, son continent d'origine. Contraint sous la pression du pouvoir militaire de quitter le Brésil en 1971 pour ses activités artistiques qui furent autant de prises de position politique, Augusto Boal a commencé par développer ce qui deviendra bientôt le Théâtre de l'Opprimé. La poétique de l'opprimé, écrira Augusto Boal, est d'abord celle d'une libération : le spectateur ne délègue aucun pouvoir pour qu'on agisse ou pense à sa place. Il se libère, agit et pense par lui-même. Le théâtre est action.

À partir de 1992, année de son élection comme député à la Chambre législative de Rio de Janeiro, Augusto Boal commence à travailler sur une nouvelle forme de théâtre, le théâtre législatif, qui a pour but essentiel de développer la démocratie à travers le théâtre. Après avoir cherché pendant de nombreuses années à politiser le théâtre, le voici maintenant engagé sur une nouvelle voie qui lui donne les moyens de théâtraliser le politique. Augusto Boal voit dans son élection une occasion unique de faire rentrer au parlement, pour la première fois de l'histoire politique, une troupe entière de 26 comédiens. Il fera désormais usage de son arme favorite pour donner la possibilité à ses concitoyens de s'exprimer, d'évoquer leurs souhaits, de faire part de leurs désirs. De la même manière que le Théâtre de l'Opprimé permettait aux spectateurs de devenirs protagonistes de l'action dramatique, le théâtre législatif fera du citoyen un législateur.

Peu d'expériences de théâtre législatif ont été menées jusqu'ici en Europe. En novembre dernier, Augusto Boal a été invité à Londres pour appliquer de manière tout à fait expérimentale les méthodes du théâtre législatif à trois domaines importants de l'activité publique de la ville : l'éducation, le logement et les transports. Pendant une semaine, il dirigea une série de workshops (ateliers) où furent présentes un certain nombre de personnes engagées et actives dans l'un des trois domaines. Ayant été associé personnellement à cette expérience, je relate ici, jour après jour, le déroulement et l'évolution de cette semaine de travail qui culmina par une manifestation à grande échelle de théâtre législatif.
 
 

Dimanche 22 novembre

Première réunion des participants au workshop et première rencontre avec Augusto Boal. Nous nous sommes donné rendez-vous en fin d'après-midi dans un bistrot de l'East End. Nous sommes réunis pour en savoir un peu plus sur la semaine de travail et d'aventure qui s'annonce. De quelle manière allons-nous être associés à l'événement? Qu'attend-on exactement de nous ? De quelle manière allons-nous opérer ? Augusto Boal commence par nous exposer sa méthode de travail. Il explique comment il a utilisé les techniques du Théâtre de l'Opprimé pour innover en politique et proposer des lois qui soient l'expression de la volonté directe des groupes d'opprimés et la concrétisation de leurs désirs. Il expose comment il a théâtralisé l'espace politique pour que ceux qui en étaient devenus exclus se le réapproprient enfin.

Le projet autour duquel nous sommes réunis est néanmoins nouveau pour tout le monde, à commencer par Augusto Boal. L'expérience est unique et le résultat n'est pas assuré. La structure du spectacle a été définie, les arrangements ont été pris, le lieu ...........

de la représentation est fixé (il s'agit de l'immense bâtisse qui fait face à Westminster, sur la rive opposée de la Tamise, et qui abrite l'ancienne assemblée parlementaire de la ville de Londres inutilisée depuis 1983 suite à une décision de Tatcher d'abolir cet espace politique et rachetée depuis par un groupe d'hommes d'affaires japonais), les collaborateurs qui sont associés à l'événement sont présents mais il manque l'essentiel : la matière première du spectacle, des récits, du vécu, des expériences, du pratique, des idées, sur lesquels puisse reposer la mise en scène. C'est là le but du workshop: réunir et associer des personnes actives dans les trois domaines de travail proposés pour monter un spectacle qui éclaire un conflit, une oppression au sujet desquels les spectateurs devenus acteurs seront appelés à intervenir.

Augusto Boal cherche à nous convaincre avec sa passion et son enthousiasme. Il s'exprime dans une langue qui n'est pas la sienne mais il n'hésite pas, ses mots sont simples, clairs et à l'occasion il ponctue son récit d'anecdotes amusantes qui font rire tout le monde. Certains d'entre nous sont déjà familiers avec son travail. Nous savons que quoi qu'il arrive le déplacement en aura valu la peine, tant l'expérience est importante. Il sait lui-même que son entreprise est limitée d'avance. Les idées nouvelles qui émergeront du spectacle ne déboucheront pas forcément sur une réalisation concrète. Contrairement à son travail de parlementaire au Brésil, il ne dispose pas ici des moyens suffisants pour donner suite aux volontés qui émergeront du spectacle. Il réaffirme le caractère symbolique de l'événement mais n'en met pas pour autant en doute le bien-fondé.

L'approche d'Augusto Boal n'a rien de révolutionnaire. Il inscrit son travail dans le cadre d'une démocratie parlementaire représentative. Mais sa méthode l'est assurément. Il rappelle que le citoyen possède un pouvoir qu'il perd tout aussitôt après l'avoir exercé. À peine son vote exprimé, le citoyen abdique en faveur d'autres qui n'ont de représentants que l'étiquette. Cette situation ne doit plus être tolérée. Les représentants élus sont là pour exprimer et satisfaire les volontés populaires et leur donner force de lois. Augusto Boal a introduit la théâtralité dans le politique pour reprendre le pouvoir là où il avait été confisqué et restaurer la primauté des volontés et des désirs des opprimés. L'expérience est limitée, certes, mais elle sera peut-être porteuse d'énergies nouvelles qui ouvriront sur de nouveaux possibles et rétabliront un imaginaire que l'arme du théâtre aura permis de libérer.

Les premières interrogations et doutes surgissent toutefois. Je me demande si les questions réellement importantes, dignes d'une intervention à cette échelle, surgiront de nos expériences partagées. Si les rapports de force seront mis en lumière pour comprendre les résistances aux changements. Ou si l'on se dirige davantage vers de l'anecdotique, là où les données seront insuffisantes pour éclairer les structures de pouvoir et d'oppression. D'autres doutes existent. Peu de personnes sont finalement présentes, une quarantaine au maximum. C'est peu pour la nature des thèmes traités qui devraient toucher, en principe, un large public et un large éventail de travailleurs en tout genre. La richesse et la diversité des échanges risquent d'en êtres affaiblies. Certains s'interrogent sur l'origine sociale des participants. Ils ne semblent pas être les plus opprimés de tous. Des représentants pour la plupart d'une élite intellectuelle qui pense mais qui n'a peut-être pas le vécu suffisant pour donner l'image vraie d'une réalité oppressive. La vision de celui qui vit l'oppression plutôt que de la penser risque de faire défaut. Le Théâtre de l'Opprimé est un théâtre fait par les opprimés, pour les opprimés en vue d'expérimenter des scénarios qui puissent être le prélude à une action réelle. Vu le prix élevé des places pour le spectacle (10 livres, l'équivalent de 600 FB plus ou moins), il semble bien que les premiers concernés ne seront pas au rendez-vous par manque des ressources nécessaires.

On se quitte finalement deux heures plus tard dans les applaudissements. Chacun de nous a le devoir de revenir le lendemain avec une histoire authentique qui expose un conflit bien particulier et soit porteuse d'un combat contre une oppression.

Lundi 23 novembre

Premier soir de travail. Tous les jours jusqu'à vendredi nous nous retrouverons entre 17 h et 22 h dans les studios de Toynbee Hall, une école de théâtre londonienne. Augusto Boal explique pour commencer le déroulement du workshop. Il s'agit de préparer trois pièces, autour des trois thèmes de départ proposés, sous forme de théâtre-forum. Pour stimuler l'intervention du public, chaque pièce devra clairement être articulée autour d'un personnage (appelé protagoniste) qui fait face à un problème et ne sait comment le résoudre. La solution proposée par la pièce ne sera évidemment pas la bonne (elle sera vécue comme un échec), au public alors de venir sur scène pour proposer une issue qui soit favorable au personnage et représente une solution au problème posé. Le conflit est l'essence du théâtre dira Augusto Boal, l'intervention des spect-acteurs doit permettre d'en venir à bout.

La plupart des participants ne se connaissent pas encore. Pour faire exister le groupe et nous rapprocher les uns des autres, Augusto Boal commence par quelques jeux et exercices. Le premier consiste, par couple, à élaborer une image-statue à l'aide des deux corps. Une fois la première image représentée, un des membres du couple se retirera de la statue, reculera de quelques pas pour observer la position de son compagnon et, inspiré par celle-ci, réintégrera de nouveau le couple pour reformer une nouvelle image. L'autre fera ensuite de même et ainsi de suite plusieurs fois. Un autre jeu se fera sans l'usage de la vision. Deux par deux, un des membres du couple mettra un genou à terre, le second viendra s'asseoir sur l'autre genou. Les yeux fermés maintenant et au signal donné, la personne assise se lèvera, fera lentement sept pas en avant, sa trajectoire pouvant dévier au contact des autres participants évoluant eux aussi dans la salle. Au septième pas, elle s'arrêtera, fera lentement marche arrière et tâchera de revenir prendre position sur le genou de son compagnon (gare aux chutes !).

Après quelques autres exercices encore, les participants se séparent en trois groupes distincts pour se concentrer sur les trois thèmes proposés : le logement, l'éducation et les transports. Je me joins au groupe Logement car la nature de mon travail actuel s'y rapporte. Nous sommes environ une quinzaine à former le groupe. La première étape du processus consiste à se mettre deux par deux et à raconter chacun une histoire issue de notre expérience personnelle et éclairant un aspect de la problématique du logement. Mon histoire personnelle pose indirectement les limites du travail dans un centre d'accueil pour sans-abri et souligne les frustrations qui peuvent en découler. À partir de cet échange d'histoires, nous en élaborons une troisième qui soit le produit des deux premières. Une histoire qui prenne en compte les différences et les similitudes des deux autres récits et émerge de leur réalité convulsive jointe. Nous faisons ensuite de même en nous associant à un autre groupe de deux participants pour qu'une autre histoire encore émerge de nos échanges à quatre. Nous nous joignons ensuite à l'ensemble du groupe pour opérer sur les mêmes bases et élaborer un récit qui soit le produit des étapes précédentes et qui représente une première plate-forme sur lequel nous serons amenés à travailler dans les jours qui suivent.

L'histoire est complexe et fera sans doute l'objet de quelques modifications par la suite. À partir du récit sur lequel nous nous sommes mis d'accord, nous sommes invités à synthétiser les efforts du protagoniste dans son combat contre l'oppression au moyen d'une image-statue. Les trois groupes de travail opèrent de la même manière dans des espaces distincts. Nous nous retrouverons tous ensemble en fin de soirée pour observer les résultats de nos choix et recherches, ainsi que pour apporter observations, commentaires et critiques.

L'étape suivante, entre-temps, consiste à mettre en mouvement (sans échanger de mots) l'histoire qui a émergé de nos dialogues et à incorporer dans ces mouvements l'image-statue que nous venons à peine d'élaborer. Il s'agira déjà de montrer clairement à ce niveau l'échec du protagoniste qui forcera par la suite l'intervention du public. Nous élaborons une mise en scène et la présentons à l'ensemble des participants de manière à nous rendre compte si l'histoire a été bien comprise et si les questions sur lesquelles nous espérons interpeller le public sont déjà suffisamment articulées. Nous emmagasinons les critiques pour la suite de notre travail qui n'est encore qu'une esquisse qui exige maintenant la construction de dialogues et de personnages.

Augusto Boal pour conclure fait un bref bilan de nos activités de la soirée, répète les principes de base du théâtre-forum et nous prépare déjà au lendemain où nous serons amenés à tester diverses techniques de répétition. Le spectacle est dans 4 jours et nous n'avons accompli jusqu'ici qu'un bien court chemin.

Mardi 24 novembre

Comme à chaque fois, la soirée débutera par une séance de jeux et d'exercices. L'un de ceux-ci nous pousse à réaliser une machine surréaliste géante où les engrenages sont formés des corps des participants qui désirent se joindre à l'édifice bruyant et articulé chaotiquement. Nous réalisons 3 machines différentes autour des 3 thèmes de travail en les évoquant et en les synthétisant par une représentation industrielle unique.

Certains d'entre nous n'ont aucune connaissance pratique du théâtre-forum et en ignorent, pour ne l'avoir jamais expérimenté, les particularités. Comme le théâtre-forum est la base de notre spectacle, Augusto Boal va nous l'expliquer plus clairement en en simulant une séance très simple. Première simulation: quatre personnes jouent le rôle de soldats, cadencent leur allure et marchent au pas. Une cinquième personne s'ajoute au petit régiment, prend place au milieu du groupe, mais elle est libre de sa démarche. Elle peut danser, sautiller au milieu des quatre autres, suivre une trajectoire différente, donner à ses mouvements une grâce qui contrastera avec l'austère déplacement des autres. Seulement, une fois arrivé à une extrémité de la pièce, le régiment "punira" l'élément perturbateur pour son originalité et l'abandonnera inconscient après l'avoir rudoyé de coups. La question se pose dès lors de savoir quelle résistance opposer aux soldats pour que l'issue se révèle moins fatale et que l'oppression soit combattue victorieusement. C'est là que le public est amené à proposer des solutions qu'il viendra lui-même tester sur scène. Certains choisissent la fuite, d'autres décident d'organiser une résistance avec l'aide d'autres spect-acteurs, toutes les possibilités sont permises, elles sont infinies, mais certaines sont moins efficaces et concluantes que d'autres. Nous marquerons notre préférence pour l'un d'entre nous qui viendra sur scène, intégrera chacun des soldats dans sa danse de manière à en faire de beaux danseurs gracieux rendus dès lors "inoffensifs".

Une autre simulation abordera le thème du harcèlement d'une femme par un inconnu. Première étape, Augusto Boal installe six chaises et demande à quatre volontaires (hommes et femmes) de venir prendre place sur les premières chaises, l'avant-dernière restera vide et la dernière chaise sera occupée par une femme. Augusto Boal joue lui-même le rôle du promeneur (ou de l'usager du métro ou de n'importe quoi d'autre) qui vient s'installer sur le siège resté vide. À ce stade rien de particulier à signaler, chacun est finalement libre de s'asseoir là où il y a de la place. Deuxième étape, les quatres volontaires disparaissent, la femme reste seule assise à l'extrémité de la rangée, un inconnu apparaît, cinq chaises sont inoccupées mais il viendra s'asseoir à côté d'elle. La situation est claire et parle d'elle-même: dans la première scène, il y a simplement occupation d'espace, dans la seconde, il y a invasion d'espace. La même question se pose dès lors au public : que faire? que feriez-vous si vous étiez à la place de cette femme ? comment réagiriez-vous à une telle situation? comment vous comporteriez-vous? comment mettriez-vous un terme à cette oppression? Venez sur scène, prenez la place de cette femme et montrez-nous!

Pour assurer le succès d'une représentation de théâtre-forum, il est nécessaire d'avoir clairement à l'esprit les questions que l'on veut poser au public et par rapport auxquelles il aura à réagir et à intervenir. Nous sommes amenés alors à rejoindre nos groupes de travail respectifs pour réfléchir à cela et étoffer nos récits. Chacun des groupes travaille avec l'aide et l'assistance d'une personne expérimentée et familiarisée avec les pratiques du Théâtre de l'Opprimé. Augusto Boal reste, lui, en retrait, il va et vient mais ne participe pas directement à l'élaboration des différentes pièces.

La pièce que nous sommes en train de monter avec le groupe Logement s'articule autour de l'histoire d'un jeune SDF qui, après avoir été chassé un jour de sa communauté d'origine, harcelé par le désespoir, se met à la recherche d'un endroit où dormir à l'abri du froid et des violences de la rue. Ses recherches resteront vaines. Il aboutira finalement dans un squatt d'où, bientôt, tous les membres seront expulsés manu militari sur décision des autorités locales. Il se retrouvera de nouveau à la rue, n'ayant nulle part où aller.

Je me pose la question de la crédibilité de l'histoire. Elle me semble mêler des éléments très (trop) divers et est peut-être peu vraisemblable. Mais elle a l'avantage d'aborder une quantité de questions différentes qui seront bénéfiques à la richesse du forum et à la diversité des interventions. Elle reflète en tout cas les préoccupations différentes des membres du groupe. D'un autre côté, je me demande si l'oppression que nous devons mettre en scène n'est pas représentée de manière trop caricaturée. Bien sûr, nous ne disposons que d'un temps très limité pour présenter un problème épineux (maximum 10 minutes), ce qui nous oblige à faire des choix stylistiques et à simplifier, sans doute. Je m'interroge toutefois sur la manière dont le public va réagir face à la situation de ce jeune qui est posé ici en éternelle victime.

Nous terminons la soirée avec l'ensemble des participants et présentons ce à quoi nous sommes arrivés jusqu'ici. L'ensemble des critiques constructives qui seront exprimées par tous fondera une bonne partie du travail du lendemain.

Mercredi 25 novembre

Troisième soir de vrai travail et de répétition. Personne ne sait encore si nous serons prêts pour vendredi. L'inquiétude se lit sur certains visages. Augusto Boal, comme à son habitude, use de quelques mots d'introduction pour infuser un peu de sa détermination dans nos esprits.

De nouveau, nous débutons la séance par quelques jeux. Le premier de ceux-ci vise à développer notre capacité à percevoir le monde extérieur en s'interdisant l'usage de la vision et en cherchent à stimuler les autres sens. Le second jeu se fera les yeux grands ouverts, sa réussite en étant d'ailleurs dépendante. Chacun des participants se voit octroyer un numéro. Augusto Boal demande de nous déplacer dans la salle mais en restant toutefois très proches les uns des autres. Il criera un nombre et celui qui en est le porteur devra alors simuler un évanouissement. Les autres devront le retenir avant qu'il ne touche le sol. Il n'est aucunement interdit d'appeler plusieurs numéros en même temps, ce qui augmente l'effet de surprise, l'attention de chacun et la confusion générale.

Chaque groupe se reforme ensuite pour continuer à travailler sur les différentes pièces. Nous commençons, comme nous l'a suggéré Augusto Boal, par clarifier les différentes questions que nous souhaitons poser au public. Elles vont du plus général au particulier : pourquoi des êtres humains sont-ils forcés de dormir dans la rue ? pourquoi certains bâtiments restent vides quand il y aurait moyen de les utiliser pour loger ceux qui en ont besoin ? pourquoi ne pouvoir rester temporairement dans des bâtiments inoccupés? pourquoi la loi protège-t-elle la propriété aux dépens de ceux qui n'ont rien ? pourquoi les jeunes SDF ne peuvent bénéficier des mêmes avantages que les plus âgés ? pourquoi y a-t-il si peu d'hôtels (1) et d'abris où loger temporairement les SDF ? Pourquoi devoir se battre quotidiennement pour obtenir une place dans l'un de ces endroits ? Toutes des questions qui concernent le vécu de milliers de gens qui, dans un pays donné, une région, une ville, doivent faire face à l'injustice, au désespoir, aux brimades, aux humiliations.

On discute beaucoup dans le groupe, on palabre, on s'interroge, on s'égare, on revient à des choses plus réalistes, on propose de nouvelles idées, on les met à l'essai, on privilégie certains éléments et on en ignore d'autres. Petit à petit on commence à y voir plus clair, les différentes scènes se mettent en place, de solides personnages apparaissent, les répliques surgissent, le style devient soigné, la gestuelle s'élabore, bref le travail prend forme.

Nous travaillons avec trois jeunes SDF qui sont à l'origine d'une bonne partie de l'histoire et qui nous aident à la rendre la plus crédible possible. Deux d'entre eux sont pour l'instant provisoirement logés dans un hôtel où ils doivent être de retour avant une certaine heure pour cause de couvre-feu. C'est très gênant pour les répétitions d'autant plus que l'un deux joue le rôle du protagoniste et que c'est sa première expérience théâtrale.

Nous nous limitons à 5 scènes que nous enchaînons de la manière suivante. Premièrement, l'expulsion de la communauté d'origine que nous représentons symboliquement par différents sous-groupes sociaux d'où le protagoniste se voit chassé tour à tour. Il se retrouve ensuite seul sur scène, se met à la recherche d'un logement et frappe à différentes portes : un centre d'accueil de jour ne peut rien faire pour lui car c'est au-delà de ses moyens, un bureau de conseils l'oriente vers un hôtel après l'avoir noyé sous un amas incroyable de brochures en tous genres, l'hôtel le rejette pour être arrivé trop tard et par manque de places. Le protagoniste finit par aboutir dans un squatt au beau milieu d'une fête. Il sera accepté par les occupants et se joindra à leur réjouissance. Succédera la scène où se présenteront les inspecteurs et les huissiers venus pour faire appliquer la loi (leur loi) et notifier aux occupants leur éviction des lieux. Les forces de l'ordre feront ensuite irruption pour expulser manu militari tout ce joli petit monde et abandonner le protagoniste à lui-même.

La pièce est courte et se joue rapidement. Certains membres dans le groupe se demandent s'il existe suffisamment de moments propices aux interventions, suffisamment d'ouvertures possibles. La rapidité et le jeu dynamique risqueraient bien de poser problème. Nous aurons à tester cela le lendemain où il est prévu d'organiser une mini-séance de théâtre-forum avec l'ensemble des participants autour de nos trois pièces. Il s'agira ainsi de préparer à un éventail d'éventualités ceux d'entre nous qui ne sont pas familiers de ce genre d'expérience, c'est-à-dire presque tout le monde.

Jeudi 26 novembre

Il nous reste quelques heures pour nous préparer et peaufiner le spectacle. Depuis le premier jour sont présentes les quelques personnes qui créeront les costumes spécialement pour l'occasion. De même que depuis hier se sont ajoutés quelques musiciens qui animeront la soirée du lendemain et offriront à nos trois pièces un relief sonore.

Pendant la première moitié de la soirée, nous faisons quelques jeux et exercices et poursuivons le travail en groupe autour des trois pièces. Après la pause, nous soumettons aux autres groupes le résultat de nos réflexions en vue de simuler une séance de théâtre-forum. Il s'agit d'un échauffement pour nous permettre de nous familiariser avec les improvisations nécessaires, de parer aux interventions possibles, de répondre aux interpellations, de prévoir, d'éprouver, d'évaluer le degré d'achèvement des diverses créations. À l'observation du travail de chacun, il est impressionnant de voir le chemin accompli depuis l'image-statue du premier jour.

Chaque groupe a développé une problématique différente. Le groupe Transport aborde les questions de l'inconfort du métro londonien, de la fréquence, des retards, de l'insécurité, des moyens de transport non polluants comme le vélo, de l'intolérance des automobilistes, du stress. L'histoire racontée est celle d'une jeune personne dont le travail l'oblige chaque jour à emprunter les transports en commun. L'affluence, les retards, le stress, le harcèlement de passagers parfois et l'intolérance de son employeur la forcent à devoir reconsidérer ses trajets quotidiens. Elle finit par opter pour le vélo qu'elle se fera bientôt voler sur le lieu de son travail. De guerre lasse, elle acquérra une voiture et se joindra au chaos urbain. Les interventions suggèrent de trouver pour la jeune personne un logement plus proche de son lieu de travail, ou de demander un lift à une collègue ou encore de partir plus tôt de chez elle. D'autres interventions porteront sur le harcèlement dont la jeune personne est victime dans le métro. D'autres encore se concentreront sur l'achat du vélo et les solutions alternatives. Le tout semble assez concluant et prometteur pour le lendemain.

Le groupe Éducation opte pour une situation qui prend pour cadre l'enseignement primaire. On y voit une jeune enseignante dans sa classe au milieu d'enfants occupés à dessiner, à peindre, à construire. Visiblement l'enseignement n'est pas traditionnel dans ses formes disciplinaires, sévères et austères. Les gamins semblent heureux même si l'on s'en doute l'ensemble paraît trop chaotique au goût de la direction. Et de fait, la jeune institutrice doit faire face à l'hostilité de ses collègues, aux résistances du chef d'établissement, aux directives des autorités académiques. Une inspectrice venue dans l'école pointera du doigt l'enseignante rebelle et veillera à tout remettre dans le droit chemin. La jeune institutrice sera contrainte de calquer son enseignement sur celui de ses collègues aux dépens du libre épanouissement des enfants. La réalisation semble ici moins achevée. Je sens Augusto Boal inquiet. La pièce manque de clarté, les questions à poser ne semblent pas suffisamment précises, l'oppression n'est pas assez montrée, une ambiguïté subsiste, les personnages ne sont pas assez campés dans leur rôle. Le groupe a beaucoup travaillé jusqu'ici, il poussera ses recherches jusqu'à la dernière minute pour arriver aux résultats escomptés.

Vendredi 27 novembre

Le jour de la représentation. Le rendez-vous a été fixé à 14 heures devant le Greater London Council, l'ancienne assemblée parlementaire de la ville de Londres abandonnée depuis 1983. Nous pénétrons dans la grande bâtisse avec le sentiment de reconquérir un espace de pouvoir oublié, livré depuis quinze ans à la poussière. Le hall d'entrée est imposant. Un grand escalier de marbre mène à la chambre des débats. Augusto Boal est occupé à tourner une scène pour une équipe de télévision au sommet des marches.

Après quelques minutes d'attente, l'accès à la Chambre nous est enfin autorisé. Le lieu est lourd de symboles, d'une solennité religieuse, une large coupole s'élève au-dessus de l'assemblée ornée de marbre vert et de colonnades. Je ne peux m'empêcher de penser que cet espace où les volontés et les désirs de chacun devraient pouvoir résonner librement, ressemble bien peu à ceux qu'il est sensé représenter. Ce lieu n'est pas le lieu du peuple. L'effet d'intimidation qu'il peut produire ne favorise en rien l'expression libre, au mieux n'est-il qu'un auxiliaire supplémentaire de la domination des puissants. Pourtant ce soir, finies les mélopées traditionnelles, le lieu résonnera d'une tonalité nouvelle. La Chambre sera prise d'assaut par de joyeux troubadours qui feront de chacun le législateur de sa propre existence. Elle deviendra le lieu où la fête sera le préambule et le couronnement d'une législation devenue art et réjouissance.

Augusto Boal nous réunit d'abord dans la salle de l'assemblée pour nous expliquer le déroulement de la soirée. Il commencera par exposer lui-même la genèse du Théâtre législatif, la manière dont il en a usé lors de son mandat de parlementaire au Brésil et les résultats obtenus. Il tâchera de convaincre pour que la politique cesse d'être une fatalité et redevienne action et concrétisation des désirs. Il présentera ensuite les personnes qui le seconderont durant la soirée, lui-même jouant en quelque sorte le rôle de maître de cérémonie. Il sera entouré pour l'occasion de juristes et d'écrivains qui formeront, ce qu'il appelle, la "cellule métabolisatrice" chargée de réécrire sous forme de lois les volontés des spectateurs exprimées en réaction directe aux problèmes exposés dans chacune des trois pièces. Une fois réécrites, ces lois seront alors soumises au vote des personnes présentes, rejetées ou acceptées et dans ce cas directement promulguées et mises en vigueur. La pratique utilisée ici sera une simplification des procédures réellement mises en œuvre par Augusto Boal lors de son élection. La nature symbolique et la durée de l'événement nécessitant cette adaptation.

Nous disposons maintenant de quelques heures pour régler les ultimes mises au point au sein de nos groupes. Nous aurons l'occasion de répéter une fois dans la salle de l'assemblée avant la représentation. Nous utiliserons le temps qui nous reste pour encore innover et rendre le spectacle le plus achevé possible. Les musiciens se sont installés dans la salle. Ils distilleront des rythmes sud-américains tout au long de la soirée. Augusto Boal tient beaucoup à associer la musique et la danse à l'événement. Comme pour démystifier le lieu et lui rendre un caractère populaire, Augusto Boal introduit le carnaval au parlement!

Augusto Boal commencera le spectacle par une longue dédicace. Je retiens qu'il dédie celui-ci aux assemblées du peuple devenues assemblées du silence. Il introduira ensuite chacune des trois pièces articulées autour des thèmes de l'éducation, des transports et du logement. Une fois les pièces représentées, les spectateurs sont invités à prendre la place du protagoniste devenant ainsi créateurs de l'action dramatique et expérimentateurs de nouveaux possibles. À la fin de chaque représentation, le public dispose de trois minutes pour jeter sur papier des propositions de loi qui leur auront été inspirées par la nature de l'oppression mise en scène.

De toutes les lois qui auront été soumises au vote à la fin du spectacle (des plus sérieuses au plus fantaisistes), je note celles-ci : dédommagement pour tous retards dans les transports en commun (acceptée), suppression de la TVA sur les vélos et les équipements cyclistes (acceptée), installation d'un réseau de caméras de sécurité dans le métro (refusée), abolition du National curriculum, qui est le programme d'études à suivre par les écoles (acceptée), possibilité pour les enseignants d'avoir recours à un assistant pour les formalités administratives (acceptée), libre occupation des espaces inoccupés (acceptée), obligation pour les hostels d'être ouverts jour et nuit (acceptée), abolition des McDonalds (acceptée), ....

Avec le Théâtre législatif, Augusto Boal a inventé une forme originale d'expression pour mieux transformer le monde, pour inventer le futur, au lieu de simplement subir.

Il vise à restaurer, comme l'a écrit P. Freire pour qui Augusto Boal n'a jamais caché sa grande admiration, la vocation de l'être humain, celle d'être libre.

Le but du Théâtre législatif est le même que celui du Théâtre de l'Opprimé: Aider à réaliser dans la vie l'imaginaire, à transformer la fiction en réalité, le possible en réel (2).
 

Jean-François Jacques


 (1) Il existe en Angleterre certains endroits, nommés hostels, qui disposent d'un nombre limité de lits pour SDF. Les conditions à l'intérieur sont souvent déplorables, ce qui pousse certains à préférer retourner dans la rue.
(2) In Augusto Boal, Jeux pour acteurs et non-acteurs.


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